La Rafle du Vél'd'Hiv

La Rafle du Vél'd'Hiv

Auteur : ANONYME

Lieu de conservation : Mémorial de la Shoah (Paris)
site web

Date de création : 1942

Date représentée : 15 juillet 1942

Photographie

© Mémorial de la Shoah / coll. BHVP

Lien vers l'institution

  • La Rafle du Vél'd'Hiv

Le Vel d’Hiv, invisible et inoubliable

Date de publication : Février 2022

Auteur : Alexandre SUMPF

Emportés par le « Vent printanier »

Les 16 et 17 juillet 1942, l’opération « Vent printanier » [1] imaginée par l’occupant allemand et menée par la police française se solde par l’arrestation de 12 884 Juifs de Paris, dont 4 115 enfants. Débutée au petit matin, mais s’étalant sur 36 heures, cette rafle d’ampleur a forcément attiré les regards avec ses centaines d’hommes en uniforme, ses dizaines de véhicules de police et d’autobus parisiens. Pourtant, presque 80 ans plus tard, on ne connaît qu’un seul cliché des rues de Paris documentant cet événement majeur et son attribution reste incertaine : il serait l’œuvre d’un photographe du quotidien Paris-Midi et cette preuve documentaire a été censurée par les autorités nazies. Sans doute frappée par cette opération dont la rumeur enflait, occupée à sauver des amis et voisins, ou détournant le regard, la population parisienne a été sidérée. Personne ne semble avoir pensé à sortir son appareil photo et, ne serait-ce que fugitivement, fixer sur pellicule ce déplacement forcé bouleversant les rues de la capitale.

Les Juifs forment alors une communauté nombreuse, visible, hétérogène, où se mêlent familles françaises depuis plusieurs générations et immigrés récents ayant fui les pogroms russes des deux dernières décennies du XIXe siècle ou l’antisémitisme nazi. Les derniers arrivés sont fichés par la Préfecture de police au Fichier des étrangers, et le gouvernement Daladier a adopté en 1938 un décret-loi limitant les renouvellements de cartes de séjour et autorisant la déchéance de nationalité [2]. Souvent inscrits sur le Fichier des Juifs créé par la Préfecture, ils sont les premières cibles d’une rafle attestant l’engagement français dans la politique antisémite hitlérienne. La « solution finale du problème juif », programmée le 20 janvier 1942 à la conférence de Wannsee, opère un tournant radical qui place l’Europe de l’Ouest à égalité avec les confins orientaux du continent, où les Einsatzgruppen exécutent en masse des Juifs par balle et camion à gaz depuis le premier jour de l’opération Barbarossa (22 juin 1941). À Paris en juillet 1942, ce ne sont toutefois pas des « chasseurs noirs » qui ratissent les quartiers populaires de l’Est, mais la police française, mobilisée pour plus d’efficacité et sans doute pour éviter tout acte de résistance contre l’occupant allemand.

 

Tu n’as rien vu au Vel d’Hiv

C’est une rue de Paris, que l’on reconnaît grâce aux cinq autobus sagement alignés le long d’une façade portant l’inscription « PALAIS » sur ses pierres, et VEL d’HIV sur la verrière de l’entrée. Quoi de plus ordinaire que cette scène, prise devant un bâtiment s’élevant depuis 1909 dans ce coin reculé du XVe arrondissement de la capitale, au bout de la rue Neraton ? La voiture garée de l’autre côté de la rue nous indique que l’on se situe plutôt dans les années 1940, un cycliste passe, tout semble normal. La trentaine de personnes qui se pressent entre les bus et l’enceinte du palais des sports est impossible à distinguer, il est fort probable que ce soient des spectateurs amateurs de cyclisme. Le personnage au premier plan à gauche semble observer la scène avec attention : serait-ce un policier de quartier chargé de maintenir l’ordre autour de la manifestation sportive ? Ce cliché est donc d’une banalité absolue, si ce n’est que la photographie a été prise en plongée, de la fenêtre d’un immeuble voisin. L’image se trouvant conservée aux archives de la presse, on sait que c’est un reporter qui l’a réalisée et on se demande dès lors pourquoi il a fait un tel choix. Il ne peut s’expliquer que par la volonté de rester discret et a pour conséquence une trop grande distance avec le sujet photographié. Il faut revenir à l’image, qui a ceci de peu ordinaire que deux des véhicules, à bien y regarder, ne sont pas des autobus ou alors pas de la même ligne qui dessert en général le Vel d’Hiv. Avec un effort, on distingue aussi à côté des personnes qui attendent des paquets volumineux. La photographie est banale, mais la scène sort de l’ordinaire.

Un crime sans traces ?

Cette image, retrouvée presque par hasard et bien des années plus tard par Serge Klarsfeld, est le seul témoignage de l’une des deux journées où s’est déroulée la fameuse rafle du Vel d’Hiv – qui a envoyé une partie des victimes directement à Drancy, et l’autre dans le XVe arrondissement. Le cliché date probablement l’après-midi du 16 juillet, où il a plu selon les données météorologiques enregistrées cet été-là. Le Vel d’Hiv a vu arriver et repartir en une noria sans fin les 50 autobus de la Compagnie du métropolitain, toutes vitres fermées, préalablement réquisitionnés par le préfet René Bousquet. La survie à l’intérieur de l’enceinte sportive pouvant accueillir jusqu’à 17 000 spectateurs n’a pas été documentée visuellement. On trouve aujourd’hui quelques photographies probablement prises en 1944, avec une population totalement différente : si elles montrent la piste ovale de sapin recouverte de personnes allongées et les gradins remplis, elles n’offrent qu’une image édulcorée des conditions infernales (aucun ravitaillement, pas de toilettes) dans lesquelles on a plongé les 8160 Juifs parqués au Vel d’Hiv.

À ce stade de la guerre, il était fondamental pour les autorités nazies de dissimuler cette violence jusque-là réservée aux territoires d’Europe orientale : l’unique cliché conservé porte la marque de la censure allemande. La police française n’avait pas non plus intérêt à voir circuler des preuves de sa connivence ou de sa soumission – on ne sait pas ce qui était le pire – avec l’occupant. La présence massive d’enfants pouvait être lue dans les deux sens : le souci de ne pas séparer les familles, ou la preuve qu’il s’agissait d’autre chose que de travail. Le séjour se prolonge à Drancy, Beaune-la-Rolande et Pithiviers, dans le Loiret, camps de transit d’où tous sont déportés à Auschwitz. Sur les 819 survivants rentrés après-guerre, il n’y aura aucun enfant condamné à ce sort par la décision d’Adolf Eichmann en date du 20 juillet. Le Vel d’Hiv a accueilli des rencontres sportives après-guerre, avant d’être rasé en 1959 dans la cadre d’une opération d’urbanisme. Sans ce bâtiment et sans images, ce crime de collaboration reste difficilement imaginable, il est comme invisible.

Laurent Joly, L’antisémitisme de bureau : enquête au cœur de la Préfecture de police de Paris et du Commissariat général aux questions juives (1940-1944), Paris, Grasset, 2011.

Claude Lévy, Paul Tillard, La Grande rafle du Vel d'Hiv : 16 juillet 1942, Paris, Tallandier, 2010 (1ère éd. 1967).

Maurice Rajsfus, La rafle du Vél d'Hiv, Paris, PUF, Que Sais-Je ?, 2002.

[1] Le nom de cette opération est sujet à caution : il a été popularisé en 1967 par Claude Lévy, mais semble relever du mythe.

[2] Mise finalement en œuvre par l’État français et touchant environ 15 000 citoyens.

Alexandre SUMPF, « Le Vel d’Hiv, invisible et inoubliable », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 01/10/2022. URL : histoire-image.org/etudes/vel-hiv-invisible-inoubliable

Ajouter un commentaire

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.

Mentions d’information prioritaires RGPD

Vos données sont sont destinées à la RmnGP, qui en est le responsable de traitement. Elles sont recueillies pour traiter votre demande. Les données obligatoires vous sont signalées sur le formulaire par astérisque. L’accès aux données est strictement limité aux collaborateurs de la RmnGP en charge du traitement de votre demande. Conformément au Règlement européen n°2016/679/UE du 27 avril 2016 sur la protection des données personnelles et à la loi « informatique et libertés » du 6 janvier 1978 modifiée, vous bénéficiez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, de portabilité et de limitation du traitement des donnés vous concernant ainsi que du droit de communiquer des directives sur le sort de vos données après votre mort. Vous avez également la possibilité de vous opposer au traitement des données vous concernant. Vous pouvez, exercer vos droits en contactant notre Délégué à la protection des données (DPO) au moyen de notre formulaire en ligne ( https://www.grandpalais.fr/fr/form/rgpd) ou par e-mail à l’adresse suivante : dpo@rmngp.fr. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter notre politique de protection des données disponible ici en copiant et en collant ce lien : https://www.grandpalais.fr/fr/politique-de-protection-des-donnees-caractere-personnel

Partager sur

Albums liés

Découvrez nos études

Les « tondues » de la Libération

Une démonstration publique

On estime que 20 000 à 40 000 femmes accusées à tort ou à raison de collaboration avec l’occupant allemand auraient…

L’exposition Le Juif et la France à Paris

Une exposition « pédagogique » et « scientifique ».

Du 5 septembre 1941 au 5 janvier 1942, l’exposition intitulée « Le Juif et la France » se…

L’entrevue de Montoire

La rencontre du 24 octobre 1940

Le 24 octobre 1940, le maréchal Pétain rencontre pour la première fois Hitler et son ministre des Affaires…

L’entrevue de Montoire
L’entrevue de Montoire

La collaboration par le travail

Promouvoir le travail en Allemagne

Depuis 1940, et durant toute la guerre, de nombreux volontaires étrangers choisissent de partir travailler en…

Pierre Laval, le collaborateur en chef

Une réunion assez exceptionnelle

Le 19 décembre 1942, Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy, rencontre Hitler dans son Wolfsschanze («…

Les auberges de jeunesse

Les auberges de jeunesses

Cette affiche, créée en mars 1945 par M. Lassalle pour le Mouvement Uni des Auberges de Jeunesse (MUAJ), est conservée…

La milice française

La milice française et le régime de Vichy.

La Milice française est créée par le régime de Vichy le 20 janvier 1943. Constituée d’environ 30 000…

Femme demandant des renseignements à un policier français - Harry Croner

La "Rafle du billet vert" 1/2

En reportage avec la Gestapo

Parmi la centaine de clichés documentant la « rafle du billet vert » récemment réapparus, nombreux sont ceux qui…

La
La
Préparation de l'exposition sur la collaboration

Dénoncer la collaboration

L’exposition « Kollaboration ».

Dans la ville de Tunis libérée en mai 1943, les membres de l’organisation Combat (le plus grand des huit…

Dénoncer la collaboration
Dénoncer la collaboration
L’intérieur du gymnase Japy - Harry Croner

La "Rafle du billet vert" 2/2

Un ballon d’essai

Mi-mai 1941, l’axe entre Paris et le Loiret s’anime à nouveau, comme 11 mois plus tôt. Cependant, au lieu de l’exode dans la…

La
La