La force d'un mythe : les « atrocités allemandes » | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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  • 1914 ! Le bon apôtre
    silhouette de Guillaume II, et son traditionnel casque à pointe. Entre lui et la ville de Reims en proie aux flammes, reconnaissable à sa cathédrale gothique

    NEUMONT Maurice Louis Henri (1868 - 1930)

  • Les atrocités allemandes sur la population civile russe pendant la guerre
    épisodes marquants des violences infligées aux civils de la garnison frontière de Kalisz, en Pologne centrale en 1915

    ANONYME

  • Souvenez-vous !
    publicité exposition « Crimes allemands » qui se en octobre 1917

    JOUAS (1866 - 1942)

  • Beat back the Hun with Liberty bonds (Renvoyons le Hun chez lui avec les bons de la liberté)
    emprunt de guerre américain, 1918

    STROTHMANN Frederick (1879 - 1958)

La force d'un mythe : les « atrocités allemandes »

Date de publication : juin 2021

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Contexte historique

La guerre des artistes et des éditeurs

La production iconographique explose lors de la Grande Guerre : le public abreuvé de photographies et de films ne se lasse pas de revoir tous les aspects de la vie du front, et s’habitue à voir la guerre s’inviter sur tous les supports. À Moscou, la maison Sytine met sa force de frappe au service des images d’Épinal (louboks), brochures didactiques et pamphlets nationalistes. L’éditeur commande aux meilleurs illustrateurs de l’époque des images qu’il insère dans les revues, les livrets et qu’il fait vendre à la volée dans les rues. Pour nombre d’artistes, participer à l’effort pictural de guerre est un devoir.

Maurice Neumont (1868-1930) est par exemple un ancien élève des Beaux-Arts de Paris qui s’est converti sur-le-champ à la mobilisation patriotique. Durant le conflit, il signe de nombreuses œuvres de propagande – dont la fameuse affiche On ne passe pas (1918). Cette estampe est la quatrième de la série intitulée 1914 ! qui comprend Les Assassins, Bravoure Allemande et Le Bataillon Sacré. Le thème fait florès au sein de l’Entente, notamment en France, au point que l’œuvre de propagande de la Ligue « Souvenez-vous ! » organise une exposition pendant tout le mois d’octobre 1917. L’une des affiches est confiée à Charles Jouas (1866-1942), un autodidacte qui a appris le métier de dessinateur en fréquentant les ateliers parisiens. En 1907, il a noué une relation féconde avec l’éditeur Henri Beraldi et le graveur Henri Paillard, autour de projets bibliophiles. Malgré son engagement patriotique, il n’oublie pas de dessiner les à-côtés de la guerre comme le village flottant de réfugiés au pont de Tolbiac en 1915.

Le thème s’impose au niveau mondial, à mesure que s’étend le conflit, par exemple aux États-Unis. Frederick Strauthmann (1879-1958) était connu avant-guerre pour ses illustrations inspirées d’œuvres littéraires. D’origine allemande, ayant accompli des études artistiques à New York, Berlin et Paris, il était au tournant du siècle un dessinateur reconnu, collaborant à Harper’s Magazine. Son œuvre la plus célèbre reste toutefois son Hun de 1918, qui a remporté avec huit autres projets le concours lancé par la Division of Pictorial Publicity pour le Quatrième emprunt de guerre américain.

Analyse des images

Une guerre (de) barbare

1914 ! Le bon apôtre est dédié par Neumont au journaliste « Gustave Téry pour son bel article sur la destruction de la cathédrale de Reims ». Au premier plan grimace la silhouette de Guillaume II, affublé de son traditionnel casque à pointe, déployant sa sombre cape sur l’horizon. Entre lui et la ville de Reims en proie aux flammes, reconnaissable à sa cathédrale gothique, un canon pointe sa gueule menaçante. Le dessin est commenté par un trait d’ironie grinçante attribué au Kaiser : « Et dire que les peuples ne veulent pas comprendre que c'est au nom de la civilisation et pour le bien de l’humanité que mes soldats les massacrent et incendient leurs villes ». Le fonds rouge incendie confère à la scène une intensité dramatique. Surtout, la bouche dentue, les yeux vides et les doigts crochus l’assimilent aux vampires des films d’horreur de l’époque.

Sous le titre Atrocités allemandes, on présente au public russe les épisodes marquants des violences infligées aux civils de la garnison frontière de Kalisz, en Pologne centrale. L’horizon est barré par une église orthodoxe et des habitations en flammes. Au premier plan fuit l’un de ceux qui a pu témoigner, gît une femme poignardée et sans doute violée (on voit pudiquement son bas rouge), les femmes et enfants pris en otage. Au deuxième plan, les soldats du Kaiser jouent de leurs sabres pour massacrer des civils, et se servent de leurs fusils pour enfoncer les portes et se livrer au pillage, ou fusiller un homme qui a osé résister. Sa figure blanche dénote à la fois la candeur de l’innocence et la pâleur du trépas. Enfin, au troisième plan, deux scènes aux fenêtres se font face : à gauche, des soldats jettent d’un balcon un homme ; à droite, au balcon de ce qui semble être un bâtiment municipal, des femmes agitent en vain un mouchoir blanc en signe de reddition.

La Ligue « Souvenez-vous ! » fait inscrire en lettres de sang sa raison sociale au sommet de l’affiche commandée à Jouas. Il s’agit d’une publicité qui comporte dans la partie inférieure tous les renseignements sur l’exposition « Crimes allemands » qui se tiendra à Paris tout le mois d’octobre 1917. Le cadre de l’image proprement dite est formé par une fumée épaisse et des hautes flammes qui cachent le ciel. Les stries noires, oranges et jaunes dessinent un paysage mort où pas un arbre, pas un animal, pas un homme ne subsiste, et où se dresse la ruine pitoyable d’une église. Si le spectateur de 1917 est familier de cette vision, on lui rappelle qu’il y a un coupable. Un soldat en uniforme allemand se tient au premier plan à gauche, les manches retroussées comme un boucher dont il brandit le couteau aiguisé. Le sang en coule à grosses gouttes, et la flamme qui jaillit de sa torche se teinte de la couleur du crime. La moustache en bataille, la bouche grande ouverte, le criminel de guerre semble crier sa joie barbare.

Moins expressive mais plus glaçante, l’affiche Renvoyons le Hun chez lui avec les bons de la liberté joue sur les trois couleurs primaires, le noir et le blanc. Le tiers supérieur de l’affiche est occupé par un buste de soldat allemand à la peau aussi grise que son uniforme. Ce Golem incendiaire crispe sa main gauche ensanglantée sur des ruines fumantes et tient prête sa baïonnette maculée de sang. Il fixe de ses yeux verts par-delà une étendue d’eau, couverte de vagues : le dessinateur a adopté le point de vue d’un spectateur placé sur la rive américaine de l’océan Atlantique, que le Hun franchirait si les « Liberty bonds » ne faisaient obstacle.

Interprétation

Une accusation sans procès

En 1915, la maison Sytine réédite l’image produite dès l’automne 1914 au sujet du sac par l’armée allemande de la garnison frontalière de Kalisz. Il s’agit de commémorer le premier anniversaire de ce qui était en réalité deux séries de violence commises à une semaine d’intervalle au tout début de la guerre. Les Russes ont institué leur commission extraordinaire d’enquête sur les crimes de guerre ennemis en mai 1915, longtemps après les Français, les Britanniques et les Belges. Or ils ne parviennent pas à intéresser à cet événement l’opinion ni chez les neutres, ni chez leurs alliés, ni en Russie même. En outre, l’idée que l’on jugera les responsables après-guerre, en particulier le Kaiser, fait peu consensus et se voit rapidement abandonnée après la révolution allemande du 9 novembre 1918. Contrairement à ce qui s’est passé à Nuremberg, aucun procès international n’est organisé. Il ne reste de l’acte d’accusation contre les exactions allemandes – notamment le sac de Louvain  déclenché après de soi-disant tirs de snipers civils embusqués. La masse impressionnante d’images et de récits qui ont construit la légende noire des soldats du rang barbares et de leurs officiers tortionnaires raffinés dépasse largement l’ampleur et la gravité réelles de leurs actes. Si ces clichés restent en vigueur en France, ils perdent vite de leur force aux États-Unis et surtout chez les Britanniques, qui se méfient désormais profondément des outrances de la propagande.

Bibliographie

Benjamin Gilles, Arndt Weinrich, 1914-1918. Une guerre des images. France /Allemagne, Paris, La Martinière, 2014.

John Horne, Alan Kramer, Les Atrocités allemandes, Paris, Tallandier, 2005.

Stephen M. Norris, A War of Images. Russian Popular Prints, Wartime Culture, and National Identity, 1812-1945, DeKalb, Northern Illinois University Press, 2006.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « La force d'un mythe : les « atrocités allemandes » », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 05 août 2021. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/force-mythe-atrocites-allemandes
Glossaire
  • Imagerie populaire : Née avec les techniques d'impression mécanique qui permettent la reproduction d'une même image à l'infini et de la diffuser à moindre coût et au plus grand nombre. Un des  principaux centres de fabrication des ces gravures populaires est Epinal, on parle en ce cas d'image d'Epinal. La diffusion des cette imagerie populaire permet une communication de masse destinée à l'information et aussi à la propagande.
  • Golem : Dans la culture juive, être artificiel à forme humaine façonné d'argile que l'on dote momentanément de vie en fixant sur son front le texte d'un verset
  • Triple Entente : Alliance élaborée entre la France, la Grande-Bretagne et la Russie à partir de 1898 pour contrebalancée la Triple Alliance (ou Triplice) entre Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie. On l'appele couramment l'Entente.
  • Commentaires
    La réconciliation des compagnons