Jouer à la guerre | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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  • Jeu de parcours
    Le jeu de parcours imprimé pendant la guerre sur carton en quadrichromie compile neuf scènes typiques de la vie des soldats français

  • Machine à sous
    mettez une pièce de 10 centimes en bronze, agitez le brave poilu à l'aide du levier et visez l'allemand au cœur. S’il est tué, la Patrie reconnaissante vous rendra votre Argent

  • Poupée artisanale représentant un poilu en tenue bleu horizon vers 1915
    La poupée de poilu en laine

Jouer à la guerre

Date de publication : juin 2021

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Contexte historique

Les enfants, enjeu de propagande

La Première Guerre mondiale a laissé de nombreux artefacts produits dans les tranchées, comme la poupée artisanale, ou sur le front domestique, comme le jeu de parcours et la machine à sous. Le sujet militaire et plus encore le thème de la victoire sur l’ennemi a envahi l’artisanat et l’industrie, saturant l’espace public et transformant le moindre loisir en acte patriotique. Les jeux de parcours, dont le Jeu de l’Oie est sans conteste la variante la plus connue aujourd’hui, sont connus depuis le XVIIIe siècle et ont bénéficié de l’imprimerie en couleur pour multiplier l’offre dans une tonalité de découverte et de morale. Privés pour une longue période de leur père, mais encadrés par la propagande patriotique à l’école et dans la rue, les enfants jouent à la guerre de façon spontanée dans la rue. Un éditeur de jeu choisit de discipliner et de rendre utile sur le plan pédagogique cet intérêt naturel pour l’épopée militaire en imprimant un plateau de jeu pour toute la famille ou toute la classe. La « machine à sous » conservée au MuCeM de Marseille n’est pas un bandit manchot échappé de Las Vegas. Il s’agit de la version publique, donc payante, d’un jeu d’adresse typique des fêtes foraines. Son constructeur anonyme a réalisé pour renouveler l’intérêt de son public une pièce unique qu’il exploitait peut-être lui-même. La poupée de poilu en laine, très bien conservée, résulte d’un travail collectif de toute une compagnie en remerciement des bontés de la femme de l’officier à la tête de la 2ème section. Produit exceptionnel de l’artisanat des tranchées, il offre un témoignage sur les conditions de vie des poilus (l’officière leur avait tricoté des effets en laine), leurs rapports aux officiers de terrain et le lien très particulier entretenu avec le front domestique, notamment avec les femmes.

Analyse des images

La guerre est un jeu comme un autre

Le jeu de parcours imprimé pendant la guerre sur carton en quadrichromie compile neuf scènes typiques de la vie des soldats français. En bas dans la moitié gauche, on distingue un quai de gare qui symbolise la mobilisation, et un champ où se déroule l’entraînement des citoyens appelés sous l’uniforme. Le parcours se poursuit dans la partie supérieure : avec une bataille navale, des tranchées en montagne, un combat aérien et l’embarquement de troupes coloniales. L’étape suivante emprunte la voie ferrée à bord d’un train blindé lourdement armé. L’épopée s’achève dans le tiers supérieur droit par une large scène de bataille engageant la cavalerie, l’infanterie et l’artillerie, dans un déluge d’explosions et de destructions.

Le jeu d’adresse improprement nommé « machine à sous » par le MuCeM se présente comme une solide caisse en bois massif destinée à être posée sur une table ou un trépied. Le menuisier qui l’a fabriquée a ajouté une pièce décorative sculptée au sommet, et a de même ouvragé le cadre accueillant la partie vitrée. En haut à gauche une fente permet d’introduire de quoi se payer la partie ; en bas à gauche, une tirette permet d’actionner le mécanisme. Celui-ci est dissimulé derrière un écriteau réalisé à la main, décoré de drapeaux tricolores, qui explique la règle du jeu : « mettez une pièce de 10 centimes en bronze, agitez le brave poilu à l'aide du levier et visez l'allemand au cœur. S’il est tué, la Patrie reconnaissante vous rendra votre Argent ». Le jeu en lui-même consiste en deux figurines en fer blanc peint en bleu horizon et en vert, se dressant sur un fond de no man’s land brunâtre.

D’une hauteur de 34 centimètres, la poupée de poilu dissimule sous son habillage de laine teintée une armature en fil de fer. Il porte également des brodequins en cuir véritable. Le fer a aussi servi à façonner la partie mécanique du fusil qu’il porte à l’épaule (le reste étant en bois) et la gourde réglementaire. Le poilu fabriqué avec les moyens du bord a fière allure avec son « clope au bec », sous son képi version décembre 1914, dans sa capote simplifiée créée par le couturier Paul Poiret. Malgré ce souci du détail, les soldats ont oublié que les musettes étaient devenues fauves à la fin 1914 – ou peut-être n’ont-ils pas trouvé de cuir de cette teinte. À la fois réaliste et rassurant par sa bonhomie, il représente moins un jouet qu’un talisman

Interprétation

Allons z’enfants de la patrie !

Aussi étrange que cela puisse paraître à plus d’un siècle de distance, le temps a semblé très long en 1914-1918. Au front, en dehors des phases d’assauts, l’ennui étreignait les soldats. Certains tentaient de se protéger de la dépression en renouant avec des gestes de leur métier d’avant : les artisans et les bricoleurs ont fait des merveilles avec les nombreux rebuts de la guerre industrielle et tout ce que les destructions rendaient accessible. « L’artisanat des tranchées » a créé une société d’échanges au front et noué un lien singulier entre les combattants et leurs proches. Sorte de marraine de guerre collective, l’épouse de l’officier commandant l’unité était une figure maternelle (elle avait tricoté ou fait tricoté des vêtements en laine) qui faisait de ces hommes des enfants. L’offrande d’une effigie ne ressemblant à aucun en particulier et à tous en général avait tout d’un rituel magique ; la poupée, objet symbole du monde de l’enfance, atténuait le caractère dramatique du conflit.

Dans le monde civil, l’absence de millions d’hommes jeunes a profondément bouleversé les rapports sociaux. Malgré les deuils incessants et l’anxiété généralisée, ou peut-être à cause d’eux, le désir de distraction a vite repris ses droits. Les salles de cinéma étaient bondées en permanence, tout comme les cafés et autres lieux de détente. Souvent parées d’un costume patriotique, comme le narre Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit les fêtes foraines et manifestations plus ou moins mondaines mêlaient discours de circonstance et envie de vivre malgré tout. Si la guerre s’est imposée comme thème aux jeux d’adresse et aux jeux de plateau qui animaient les loisirs de la famille, jouer revenait aussi à ne pas la prendre trop au sérieux et à la dédramatiser.

 

Bibliographie

Éric Alary, La Grande Guerre des civils, Paris, Tempus, 2018.

Stéphane Audoin-Rouzeau, La Guerre des enfants : 1914-1918, Paris, Armand Colin, 2004.

Manon Pignot, Allons enfants de la patrie. Génération Grande Guerre, Paris, Seuil, 2012.

 

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Jouer à la guerre », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 23 juillet 2021. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/jouer-guerre
Glossaire
  • Artefact : Objet fabriqué ayant subi une transformation, même minime, par l'homme, et qui se distingue ainsi d'un autre provoqué par un phénomène naturel. L'artéfact regroupe les ustensiles, les bâtiments et œuvres d'art. A l'origine, le terme désigne un phénomène créé de toutes pièces par les conditions expérimentales. 
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