Grande course au clocher académique.

Grande course au clocher académique.

Victor Hugo dans son salon du 21 rue de Clichy en 1875.

Victor Hugo dans son salon du 21 rue de Clichy en 1875.

Grande course au clocher académique.

Grande course au clocher académique.

Date de création : 1839

Date représentée : 1839

H. : 27,5 cm

L. : 51,5 cm

Lithographie en couleurs

Bibliothèque Nationale de France - Domaine public © Gallica

Lien vers l'image

Res Qb 370 FOL - DE VINCK N°13376

Le statut social de l’écrivain au XIXe siècle

Date de publication : Décembre 2006

Auteur : Charlotte DENOËL

La production littéraire en vogue

Tout au long du XIXe siècle, les œuvres littéraires rencontrent un succès croissant auprès du public, en raison des progrès de l'alphabétisation. La lecture rentre dans les mœurs et le livre devient un objet de consommation de masse. Tandis que le nombre de titres et de tirages augmente, le roman se taille la part de lion dans les ventes de livres, au détriment du théâtre et de la poésie : on passe ainsi de 210 titres romanesques nouveaux vers 1830-1840 à 621 en 1876-1885 et 774 en 1886-1890, d'après les statistiques établies à partir du Catalogue de la librairie française. Désormais, la production littéraire obéit à des stratégies différenciées suivant le lectorat auquel elle s'adresse et les retombées économiques attendues par l'éditeur : les romans-feuilletons et les vaudevilles, destinés à un public populaire, côtoient ainsi sur les étalages des librairies les romans littéraires, la poésie et les pièces de théâtre d'avant-garde recherchés par les intellectuels.

Le sacre de l'écrivain romantique

Avant l'ère de la « littérature industrielle », pour reprendre une expression chère à Sainte-Beuve, les livres étaient tirés dans les années 1830 à un nombre limité d'exemplaires et le nombre de titres publiés demeurait faible, en raison des possibilités techniques limitées, du coût des procédés d'impression, du prix de vente élevé du livre et de l'étroitesse du lectorat. Dans ces conditions, le succès grandissant de la jeune génération romantique auprès d'un large public dès les années 1825-1830 contribue à entretenir une mythologie autour du génie romantique, tandis que le fossé se creuse entre ceux qui bousculent la tradition et les institutions officielles. Dès 1824, l'Académie française, qui incarne les valeurs du classicisme et privilégie les grands genres comme le théâtre, l'histoire ou la poésie, condamne le mouvement romantique, dont Victor Hugo (1802-1885), auteur de Cromwell (1827) et d'Hernani (1830), est unanimement reconnu comme le chef de file. Les romantiques, de leur côté, aspirent à une consécration officielle et bataillent en faveur de l'élection de Victor Hugo à l'Académie. Mais cet ostracisme dure longtemps : à maintes reprises, l'Académie rejette les candidatures des romantiques les plus célèbres, comme le montre cette caricature de Grandville en 1839, intitulée « Grande course au clocher académique ». On y voit un groupe d'écrivains romantiques qui se heurtent aux portes closes de l'Académie. Parmi ceux-ci figurent Alfred de Vigny, trépignant devant la porte, Victor Hugo, coiffé de Notre-Dame de Paris, allusion à son chef d'œuvre publié en 1831, Alexandre Dumas Père, tournant le dos à l'Académie et Honoré de Balzac, se balançant sur les nattes de deux de ses héroïnes. Mais le triomphe du mouvement romantique dans l'opinion publique contraint bientôt l'Académie à réviser sa position, et Victor Hugo est le premier à entrer dans son sein en 1841, après 3 échecs successifs. Dès lors, celui-ci n'aura de cesse de soutenir la candidature de ses amis, avec plus ou moins de bonheur : Vigny et Musset sont finalement élus, respectivement en 1845 et 1852, tandis que Dumas Père et Balzac n'y entreront jamais. Reconnu officiellement, le romantisme se transforme, après 1848, en un mouvement de combat en faveur des idées républicaines que défend Victor Hugo. Farouche adversaire de Napoléon III, celui-ci est condamné à l'exil dès 1851. De retour à Paris à la faveur de la proclamation de la République le 4 septembre 1870, il est élu député républicain l'année suivante, puis, en 1876, sénateur de Paris. A cette époque, il occupe une position sociale éminente, dont témoigne cette gravure parue dans la Chronique illustrée du 18 octobre 1875 représentant Victor Hugo dans son salon du 21 rue de Clichy entouré d'un grand nombre d'écrivains et d'hommes politiques en vue. On y reconnaît entre autres une génération de républicains quarante-huitards: Victor Shoelcher, qui a aboli l'esclavage en 1848, l'ancien secrétaire de Lamartine Paul de Saint-Victor, le socialiste Louis Blanc, ainsi que les grands hommes politiques de la Troisième République, Léon Gambetta, Jules Simon et Camille Pelletan. Au centre du salon, décoré dans un style pompeux, trône un éléphant qui évoque le goût orientalisant de l'époque, à la veille de la colonisation de l'Indochine par Jules Ferry.

La situation sociale des hommes de lettres

Ces deux documents illustrent chacun à leur manière le combat auquel se sont livrés les hommes de lettres pour la reconnaissance de leur statut tout au long du XIXe siècle. Par son exceptionnelle carrière et par son engagement politique, Victor Hugo incarne l'idéal de réussite sociale auquel aspire tout intellectuel. L'aura symbolique qui entoure le chef de file du mouvement romantique suscite un grand nombre de vocations littéraires parmi la jeune génération, de même que les succès financiers d'auteurs comme le librettiste Eugène Scribe, le vaudevilliste Ernest Labiche ou le romancier Eugène Sue. De plus en plus d'hommes de lettres fondent leurs espoirs sur le succès littéraire pour assurer leur position sociale, et le nombre d'écrivains ne cesse de croître durant la seconde moitié du XIXe siècle: de 407 écrivains en 1865-1875, on passe à 540 en 1876-1885 puis 592 en 1886-1890. Cependant, tous n'accèdent pas à l'autonomie financière et à la reconnaissance sociale, en raison de la concurrence croissante entre les auteurs toujours plus nombreux et des aléas de la conjoncture économique. Parallèlement, un clivage s'instaure entre ceux qui utilisent les ressources de la littérature industrielle comme le roman-feuilleton publié dans les journaux à gros tirages pour toucher un large public populaire et vivre ainsi de leur plume, et les tenants de l'avant-garde qui s'adressent à un public restreint d'initiés et doivent exercer une profession complémentaire pour assurer leur autonomie financière. Ces écarts témoignent de l'extrême diversité du champ littéraire qui s'est constitué au cours du XIXe siècle et de sa soumission aux principes de l'économie libérale.

Paul BÉNICHOU, Le sacre de l'écrivain, Paris, J. Corti, 1973.Paul BÉNICHOU, Le temps des prophètes, doctrines de l'âge romantique, Paris, Gallimard, 1977.Christophe CHARLE, Naissance des intellectuels (1880-1900), Paris, éd. de Minuit, 1990.Christophe CHARLE, Histoire sociale de la France au XIXe siècle, Paris, Le Seuil, 1991.Christophe CHARLE, Les intellectuels en Europe au XIXe siècle, Paris, Le Seuil, 1996.Roger CHARTIER et Henri-Jean MARTIN (dir.), Histoire de l'édition française, t.III, Paris, Promodis, 1985.

Charlotte DENOËL, « Le statut social de l’écrivain au XIXe siècle », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 01/10/2022. URL : histoire-image.org/etudes/statut-social-ecrivain-xixe-siecle

Anonyme (non vérifié)

Bonjour,
si je puis me permettre d'ajouter que le statut de l'écrivain est surtout calqué sur les rapports qu'il entretient avec son éditeur. En effet, comme nous l'a si bien montré Jean-Yves Mollier dans une monographie parue sur les frères Michel et Calmann Lévy, les liens, parfois très resserrés,qui unissent un éditeur et son auteur sont des facteurs certains quant à l'image sociale de ce dernier. Ainsi selon si l'éditeur possédait des atomes crochus avec son auteur, la considération sociale liée à une emphase contribue à l'amélioration des conditions sociales de l'écrivain. Ce point de subjectivité de la part de l'éditeur explique les grandes disparités de traitement au sein d'une même maison d'édition et à des périodes similaires.

Enfin je m'étonne, et je pense à juste titre, de ne pas trouver le nom de ce même Jean-Yves Mollier dans votre bibliographie. Ces études, nombreuses, sur les rapports entre société, presse, pouvoir et politique sont à l'évidence d'incontournables ouvrages pour une étude du statut de l'écrivain dans la société.

ven 25/11/2011 - 20:02 Permalien
Anonyme (non vérifié)

Je trouve que Nous aurons ces grands Etats-Unis d'Europe , qui couronneront le vieux monde comme les Etats-Unis couronnent le nouveau [...], nous aurons la généreuse fraternité des nations au lieu de la fraternité féroce des Empereurs ; nous aurons la patrie sans frontières, le commerce sans la douane, la circulation sans la barrière, l' éducation sans l' abrutissement, la jeunesse sans la caserne, le courage sans le combat, la justice sans l' échafaud, la vie sans le meurtre, la forêt sans le tigre, la charrue sans le glaive, la parole sans le bâillon, la conscience sans le joug, la vérité sans le dogme, Dieu sans le prêtre, le ciel sans enfer, l' amour sans la haine

mar 03/01/2012 - 12:40 Permalien

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