La Bête du Gévaudan

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La Bête du Gévaudan

Hyène, animal féroce qui ravage le Gévaudan

Hyène, animal féroce qui ravage le Gévaudan

La Bête du Gévaudan

La Bête du Gévaudan

Date de création : 1765

Recueil factice de pièces relatives à la bête du Gévaudan recueilli par Gervais-François Magné de Marolles

Bibliothèque Nationale de France - Domaine public © Gallica

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RES 4-LK2-786

  • La Bête du Gévaudan

La Bête du Gévaudan

Date de publication : mai 2022

Auteur : Lucie NICCOLI

Un fait divers spectaculaire, amplifié par la presse

Entre juin 1764 et juin 1767, le comté historique du Gévaudan, entre l’Auvergne et le Languedoc, est le théâtre d’attaques nombreuses et spectaculaires dues à une mystérieuse « bête », dont l’identité fait encore débat – probablement un ou plusieurs loups. Dans cette province rurale et enclavée, aux hauts plateaux et denses forêts, l’élevage est la principale ressource des paysans, qui doivent coexister avec les loups : à la fin du XVIIIe siècle, leur population en France est estimée entre 10 000 et 20 000 individus pour environ 28 millions d’habitants. Les femmes et les enfants qui gardent les troupeaux en sont les principales victimes.

Les ravages causés par d’autres « bêtes » notamment dans le Dauphiné dix années auparavant, étaient alors connus, mais ceux-ci semblent hors du commun : une centaine de morts avérées, certains corps atrocement mutilés. Plusieurs hypothèses pourraient les expliquer : expansion démographique, inefficacité des chasses, hybridation de loups avec des molosses… 

Cependant, l’écho exceptionnel rencontré par ces évènements jusqu’à Paris et même en Europe, à l’époque des faits et encore aujourd’hui, ne peut se comprendre que par le développement de la presse écrite et son attrait pour le sensationnel. Le récit qu’en livre le Courrier d’Avignon dès novembre 1764, agrémenté de descriptions fantaisistes de l’animal et de témoignages de rescapés, est relayé par deux des principaux périodiques, La Gazette de France – le plus ancien, créé en 1631 –, et L’Année littéraire, créée en 1754. Alors que le Traité de Paris, en 1763, vient de sceller la fin de la guerre de Sept Ans (1) contre la Grande-Bretagne, ces évènements leur fournissent opportunément une matière nouvelle à traiter.

Fin 1765, Gervais François Magné de Marolles, ancien lieutenant d’infanterie, édite un recueil de pièces réunissant « tout ce qui a été dit » dans la presse sur le sujet ainsi qu’une série d’estampes contemporaines représentant la « Bête ». D’autres estampes figurent dans la collection constituée par Michel Hennin sur l’histoire de France du XVe au milieu du XIXe siècle, notamment une gravure de la « hyenne », d’après un dessin original envoyé à la cour.

 

L’attrait pour le sensationnel et le surnaturel

Les deux estampes issues du recueil Magné de Marolles sont grossièrement coloriées à la gouache et ont un caractère narratif : l’une illustre les attaques répétées de la bête dans un paysage de pâture, à l’orée d’une forêt, l’autre, la scène, souvent représentée, de l’abattage d’une première bête par François Antoine, garde du corps de Louis XV, assisté d’un certain Reinhard, au bois de Pommières, le 20 septembre 1765. Des textes insérés dans les blancs de la page en précisent les détails.

La bête, au premier plan, occupe la presque totalité de la page et paraît particulièrement assoiffée de sang. Dans la scène de massacres, elle se dresse sur ses pattes arrière pour enserrer de ses griffes une paysanne et tient dans sa gueule ouverte aux crocs pointus la tête sanguinolente de la malheureuse, tandis que des restes humains (tête lacérée, os, corps éviscéré), à ses pieds, témoignent de son exceptionnelle cruauté. A l’inverse, le bétail – une vache et quelques moutons –, ne semble pas inquiété, preuve du comportement déviant de cette bête anthropophage. Dans la scène de chasse, étendue de tout son long pour fuir, elle tourne la tête vers l’homme qui la met en joue et semble hurler, la gueule rouge et les yeux injectés de sang.

L’illustration principale est accompagnée d’images plus petites et complémentaires, traitées à l’arrière-plan ou sous forme de vignettes. Elles évoquent, dans la première estampe, d’autres attaques « mémorables » contre une femme et contre des enfants, notamment le célèbre Portefaix dont la résistance héroïque fut « récompensée par Sa Majesté le roi », dans la seconde, la traque de la bête et son abattage final. A l’arrière-plan, dans la scène principale comme dans les vignettes, le clocher de l’église du village voisin est visible derrière la masse des arbres touffus.

La troisième estampe entend décrire, à la manière du naturaliste Buffon dans son Histoire naturelle (dont la publication s’étend de 1749 à 1804), l’animal « féroce qui ravage le Gévaudan depuis 1764 tel qu’on l’a envoyé à la cour ». La dépouille de l’animal tué par François Antoine fut en effet embaumée et présentée à Versailles le 1er octobre 1765. Imaginée ici vivante, évoluant dans son milieu naturel, elle présente à l’étude scientifique un profil net, presque sans épaisseur. Comparée aux planches animalières de l’Histoire naturelle, la naïveté de ce dessin apparaît cependant évidente. Le commentaire qui l’accompagne achève de l’inscrire dans le registre de l’imaginaire et de la fantaisie. Il la décrit comme un animal exotique, une hyène « rare hors d’Égypte », proche du loup mais mêlant les caractéristiques du « mâtin » et du lion, puis convoque les auteurs antiques – Pline (2), Aristote (3) et Élien de Préneste (4) – pour lui attribuer des pouvoirs surnaturels et une duplicité diabolique : hermaphrodisme (5), imitation de la parole humaine pour attirer ses proies…

Ces trois estampes donnent à voir la « Bête » comme une sorte de loup féroce, mais avec des morphologies différentes : la première a un museau pointu, un pelage foncé mais le ventre clair ; la seconde est brune avec un museau plus plat qui la fait ressembler à un chien, tandis que la troisième est un animal étrange, à la robe claire avec une raie noire sur le dos et une tête brune, les pattes avant très courtes. Conformément aux descriptions diverses qu’en firent ses témoins et aux multiples identités qu’on lui prêta – un ou plusieurs loups anormalement agressifs, un hybride de loup et de chien ou d’ours, une hyène ou un lion –, elle semble « plurielle ».

La résistance des croyances populaires au siècle des Lumières

Cette pluralité de descriptions et d’interprétations livrées par les paysans, colportées dans les villages et diffusées ensuite par une presse friande de sensations fortes, peut être considérée comme le reflet de croyances populaires en des phénomènes surnaturels : elles étaient encore bien ancrées dans une province rurale, éloignée de Paris, à la population majoritairement illettrée et profondément chrétienne. Marquée par les guerres de religion et la guerre des Camisards (6), au début du XVIIIe siècle, à la suite de la Révocation de l’Édit de Nantes, celle-ci était en effet restée fidèle à sa foi – essentiellement catholique dans le comté du Gévaudan. Ainsi l’évêque de Mende et comte du Gévaudan imputa-t-il les attaques de la bête, dans son célèbre « mandement » de décembre 1764, à un fléau divin envoyé pour punir les pécheurs.

Alors que les idées des philosophes se diffusaient à partir des années 1750, avec la parution, notamment, des premiers volumes de L’Histoire naturelle de Buffon et de L’Encyclopédie de Diderot, et que la prétention de la religion à tout expliquer était battue en brèche par l’observation scientifique et l’expérimentation, les croyances populaires et superstitions anciennes, dans les campagnes, résistaient encore aux lumières de la raison.

Jacqueline CHABROL, Le Gévaudan sous l'Ancien Régime : la Bête, créature du Gévaudan ? , dans Jean-Paul Chabrol (dir.), La Lozère de la Préhistoire à nos jours, éditions Jean-Michel Bordessoules, coll. « L'histoire des départements de la France », Saint-Jean-d'Angély, 2002 ;

Jean-Marc MORICEAU et Philippe MADELINE (dir.), Repenser le sauvage grâce au retour du loup : les sciences humaines interpellées, Caen, Pôle rural MRSH-Caen / Presses universitaires de Caen, coll. « Bibliothèque du Pôle rural » (no 2), 2010 ;

Laurent MOURLAT, La Bête du Gévaudan : l'animal pluriel (1764-1767), printemps 2016, mémoire de Master, Études européennes et américaines, filière France, université d'Oslo, Institut de littérature, civilisation et langues européennes.

Jean-Marc MORICEAU, La Bête du Gévaudan. Mythes et réalités, Taillandier, Paris, 2021.

1 - Guerre de Sept Ans : la guerre de Sept ans est un conflit armé européen de 1756 à 1763. Il oppose l'Angleterre et la Prusse à la France, l'Autriche, la Russie, la Suède, l'Espagne et des princes allemands. Deux guerres opposent les belligérants, l'une sur le continent européen, l'autre en Inde et en Amérique. L'Angleterre et la France s'affrontent dans les colonies ; la Prusse et la coalition européenne sur le continent. Le traité de paix consacre l'Angleterre comme puissance maritime, elle conquiert à la France de vastes territoires (Canada, Louisiane, une partie des Antilles, Sénégal), et la Prusse devient l'une des premières puissances militaires de l'Europe.

2 - Pline l'Ancien (23-79) : écrivain romain, il est l'auteur d’une Histoire naturelle.

3 - Aristote (384- 322 av. J.-C.) : philosophe grec, il a écrit, à côté de son oeuvre philosophique La Métaphysique, une somme zoologique L’Histoire des animaux.

4 - Élien de Préneste (vers 170- vers 225) : il est l'auteur de La Personnalité des animaux.

5 - Hermaphrodisme : particularité de certains individus (plantes ou animaux) qui possèdent les organes génitaux des deux sexes.

6 - Guerre des Camisards : la guerre des Camisards est connue aussi comme la révolte des Camisards ou la guerre des Cévennes. Cette révolte des protestants cévenols prend sa source dans la Révocation de l'Édit de Nantes en 1685, la destruction des lieux de cultes protestants et les dragonnades de l'armée de Louis XIV. Les réprésailles sont violentes des deux côtés.

Lucie NICCOLI, « La Bête du Gévaudan », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 07/12/2022. URL : histoire-image.org/etudes/bete-gevaudan

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