Intérieur dit aussi Le Viol

Intérieur dit aussi Le Viol

Date de création : 1868-1869

H. : 81,3 cm

L. : 114,3 cm

Huile sur toile.

Domaine Public © CC0 The Philadelphia Museum of Art

Lien vers l'image

1986-26-10

  • Intérieur dit aussi Le Viol

Degas, peintre de genre ?

Date de publication : Janvier 2023

Auteur : Paul BERNARD-NOURAUD

Une peinture de genre troublante

À la fin des années 1860, Edgar Degas n’est pas encore le peintre de danseuses et de femmes à la toilette qui sont devenues par la suite ses thèmes de prédilection. Après de premières incursions dans le genre prestigieux de la peinture d’histoire avec, notamment, ses Jeunes Spartiates à l’exercice (vers 1860) ou sa Scène de guerre au Moyen Âge (vers 1865), Degas se tourne, à la fin de la décennie 1860, vers la scène de genre, d’un abord plus anodin. Si la composition intitulée Intérieur, et renommé par le public Le Viol lors de sa première exposition en 1905, soit une trentaine d’années après son exécution, correspond bien à une scène de genre, elle n’a en revanche rien d’anodin. Elle témoigne au contraire d’un souci de réalisme qui incite de plus en plus clairement Degas à se tourner vers de nouveaux sujets, plus en phase avec son époque, vis-à-vis de laquelle, pourtant, le peintre se montre presque aussi indifférent qu’attentif. Ce paradoxe prend en effet une tournure profondément troublante dans Intérieur en s’apercevant combien Degas s’y est montré minutieux dans le rendu d’une scène réelle, tout en se montrant d’abord soucieux de l’effet pictural qu’il pourrait produire à partir d’un tel sujet.

Une scène dramatique

L’œil est immédiatement attiré non par la source lumineuse en tant que telle, qui provient de l’abat-jour blanc orné d’un motif floral rouge et vert placé un peu à gauche dans la partie supérieure de la composition, mais par son reflet dans l’intérieur couleur chair d’un coffret marron ouvert posé sur le guéridon presque au centre du tableau. Un « intérieur » ouvert reproduisant en petit l’intérieur dont il constitue le centre d’attention . De part et d’autre du coffret, des zones de blanc grisé correspondant, à gauche, à la robe de la jeune fille de dos, dont le profil se perd dans l’ombre, et, à droite, au couvre-lit. Au pied du lit en question sur le fer duquel il a jeté son manteau, debout et au premier plan, une figure masculine barre la porte d’entrée sur laquelle l’ombre de son imposante silhouette est projetée. Le regard de l’homme, qui garde les mains dans les poches, se dirige sur la jeune fille qui se détourne de lui comme si elle cherchait quelque improbable refuge. La distance qu’instaure cette diagonale permet de parcourir l’ensemble de la pièce ornée de quelques cadres et tapissée d’un papier-peint fleuri qui suggère que cette chambre est bien celle de la jeune fille et que l’homme y a fait, d’une manière ou d’une autre, effraction, qu’il est la cause du désordre tout relatif, mais éminemment suggestif, qui y règne : corset jeté par terre, coffret ouvert dont une paire de ciseaux et quelques rubans ont été extraits. Si le peintre a pris soin de répertorier ces accessoires en eux-mêmes peu signifiants, c’est bien qu’il entendait doter son tableau d’une indéniable dimension réaliste, tout en ne permettant pas au spectateur d’être distrait par ces détails. Aussi est-ce une tension d’ordre quasiment claustrophobique qui domine cet Intérieur et qui lui confère sa dimension dramatique, un drame chromatique et lumineux au moins autant que social. Le spectateur est en quelque sorte pris à témoin, comme la figure de la jeune fille est prise au piège de l’homme qui vient manifestement d’enfreindre les limites de son espace intime.

Fait divers ou fait pictural ?

Bon nombre d’historiens de l’art, frappés par la dimension quasi-théâtrale de la composition, ont proposé d’interpréter Intérieur comme l’illustration d’une œuvre littéraire. Un passage de Thérèse Raquin en particulier, le roman qu’Émile Zola fait paraître en 1868, correspondrait au sujet traité par Degas, bien que la scène en question se déroule dans un cadre conjugal, et non entre deux personnes d’âges évidemment différents. L’identification de la figure féminine avec Emma Dobigny, alors âgée de dix-sept ou dix-huit ans, qui posait déjà régulièrement pour Degas, tout en restant l’un des modèles favoris de Camille Corot, ne réduit qu’en partie le trouble que ne cesse d’instiller Intérieur. Que l’œuvre repose en son principe sur un jeu fictionnel, auquel aurait pu participer Degas lui-même pour la figure de l’homme, n’ôte en effet rien à son caractère cauchemardesque : l’hypothèse provoque au contraire la sensation d’assister à un mauvais rêve autant ou bien à un jeu de mauvais goût. Une autre direction interprétative consisterait cette fois à regarder vers les précédents picturaux qui ont pu inspirer Intérieur. L’un des plus célèbres serait à ce titre Le Verrou (vers 1776-1779) de Jean-Honoré Fragonard, où un homme débraillé s’empresse d’une main de refermer vigoureusement le verrou de la chambre tandis qu’il retient de l’autre la femme qui s’y trouve avec lui. Mais la relation entre les deux protagonistes du tableau de Fragonard demeure ambiguë, là où celle d’Intérieur est clairement asymétrique. Même la possibilité que Degas se soit souvenu de certain dessin de presse tel Les Lorettes de Paul Gavarni, paru dans Le Charivari en 1841, montre combien le peintre a transformé les sources qui ont pu être les siennes. Que la décision d’inscrire sa démarche dans les pas du réalisme alors en plein développement ait incité Degas à produire une composition dont la thématique s’apparente à celle d’un fait divers, ne l’a cependant pas conduit à opter pour une peinture plus anecdotique. Degas semble n’avoir jamais tout à fait renoncer à peindre une histoire comme si elle était destinée à la peinture d’histoire. La « grandeur » d’Intérieur – sa grandeur angoissante – s’explique en partie par cette contradiction apparente. D’un côté, Intérieur introduit dans l’iconographie le soupçon d’un viol qui n’avait sans doute jamais été représenté avec un tel degré de réalisme auparavant. D’un autre côté, Le Viol ne se présente pas comme la dénonciation du crime qu’il décrit. D’où, sans doute, son caractère saisissant. D’où, aussi, le fait que l’historien d’art Paul Lafond, proche de Degas, put dire de lui avec raison que « les questions sociales » l’ont toujours laissé « parfaitement froid », tandis que le critique Edmond Duranty, non moins proche du peintre, était tout aussi fondé à reconnaître en lui « l’inventeur du clair-obscur social ».

Edgar DEGAS, Lettres [1945], Paris, Grasset, 2011.

Werner HOFMANN, Degas, Paris, Hazan, 2007.

Felix KRÄMER, “Mon tableau de genre”: Degas’s Le Viol and Gavarni’s Lorette , The Burlington Magazine, mai 2007, p. 323-325.

John REWALD, Histoire de l’impressionnisme 1 & 2 [1955], Paris, Le Livre de Poche, 1976.

Réalisme : Courant artistique du XIXe siècle qui privilégie une représentation non idéalisée de sujets inspirés du monde réel. Le peintre Gustave Courbet en est la figure de proue, et son tableau 'Un enterrement à Ornans', exposé en 1855, le premier manifeste.

Paul BERNARD-NOURAUD, « Degas, peintre de genre ? », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 08/02/2023. URL : histoire-image.org/etudes/degas-peintre-genre

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