Le Voyage dans la lune. Opéra-féérie

Le Voyage dans la lune. Opéra-féérie

Date de création : 1875

© BnF, Dist. RMN - Grand Palais / image BnF

http://www.photo.rmn.fr

12-564745

Féérie lunaire

Date de publication : mai 2019

Auteur : Alexandre SUMPF

Chéret, Offenbach et la féérie parisienne

L’affiche créée par Jules Chéret (1836-1932) pour le spectacle mis en musique par Jacques Offenbach (1819-1880) est représentative d’un style et d’une époque. Les deux hommes ont entamé leur collaboration sous le Second Empire, en 1858, à l’occasion du lancement de l’opéra-bouffe Orphée aux Enfers, immense succès public malgré une réception critique négative. L’artiste dessine alors pour la publicité depuis une décennie, mais il s’est spécialisé dans la réclame pour les nombreux spectacles parisiens ; son lettrage, le dynamisme de l’image, la représentation d’une femme érotisée rendent ses œuvres très reconnaissables. Offenbach, lui, arrive à la fin d’une brillante carrière qui a connu un pic dans la seconde moitié des années 1860, puis un coup d’arrêt dû à ses origines germaniques lors de la guerre franco-prussienne de 1870. Chéret, Offenbach, son théâtre de la Gaîté sont des personnages majeurs de la fête parisienne. Rythmée par les expositions universelles et surtout les salons et les revues, elle se développe dans de multiples salles de spectacles qui éclosent dans toute la capitale. Fondés sur l’alternance de tableaux et de numéros musicaux, les différents genres livrent au public parisien avide de nouveautés toujours plus de décors flamboyants, de figurants, d’effets spéciaux, d’idoles féminines. Le style de la féérie, inspiré par le folklore et la mythologie, s’attache à des sujets merveilleux au potentiel romantique que la Lune incarne parfaitement.

L’Astre des astres

Si Chéret privilégie le format vertical pour ses affiches, il réserve les couleurs vives à des publicités commerciales ou à d’autres types de spectacles populaires, comme le caf’-conc’ ou le bal. La douzaine d’affiches qu’il a créées pour Offenbach adoptent en général une teinte pâle et uniforme à peine relevée de quelques touches vives – ce qui convient bien ici au sujet. Sa composition classique répartit l’information de haut en bas (lieu, titre en plus gros, auteur en capitales rouges) et donne le beau rôle à la Lune. Il la représente au milieu de l’image de manière traditionnelle comme un visage rond, au regard mystérieux. Le reste de l’affiche consiste en vignettes qui se lisent du haut en bas en partant de droite et en y revenant. Unies par un mouvement général qui révèle l’abondance de figurants (donc l’investissement consenti), elles donnent à voir des épisodes particuliers choisis pour leur potentiel d’évocation (le long canon, la longue-vue) ou pour ou pour souligner l’opulence des décors. Dans le livret, l’apport des Terriens consiste à importer sur la Lune l’amour (entre le prince terrien Caprice et la princesse sélénite Fantasia) et l’alcool, vendu au roi de la Lune comme un élixir pour maigrir par Caprice. C’est ce marché de dupes et cette contagion de l’ivresse de la fête que Chéret choisit comme scène principale, ce qui lui permet une fois de plus de faire figurer une femme comme personnage principal de l’affiche : Zulma Buffar jouait en effet travestie le rôle du Prince.

La Lune à la mode

Les affiches du type du Voyage dans la Lune participent de l’essor des spectacles de la Ville Lumière, qui en retour offrent aux dessinateurs comme Chéret de multiples occasions de promouvoir un art mineur en pleine expansion. Aux côtés des artistes reconnus et de ceux qui se nomment « indépendants » et leur contestent la prééminence, ils gagnent en légitimité. Ces créateurs d’images populaires n’hésitent pas à brouiller les genres et font des carrières rémunératrices grâce à l’explosion de la publicité et des collections d’images. Les rues de Paris se couvrent à ce point de ces images éphémères qu’il faut réglementer leur présence et leur accorder des espaces dédiés. En 1868, les Morris père et fils emportent le concours pour les colonnes d’affichage qui portent encore leur nom. Avec les affiches qu’elles protègent de la pluie et éclairent la nuit, elles font désormais partie du paysage parisien, de son patrimoine, de son imaginaire.

L’affiche de Chéret et l’opéra-féérie créé par Offenbach ne font pas que nous convier à un véritable voyage : ils lancent une mode. L’époque est en effet aux découvertes, celles des explorateurs des continents inconnus, celles des scientifiques révélant l’infiniment petit et l’infiniment grand, celles des premiers touristes pour lesquels on publie des guides et pour qui l’on crée un genre littéraire. L’exotisme orientalisant depuis longtemps à la mode ne s’épuise pas, comme en témoigne la présence sur scène et sur l’affiche d’un dromadaire – qui aurait été loué au Jardin d’Acclimatation. Surtout, le livret d’Albert Vanloo, Eugène Leterrier et Arnold Mortier s’inspire nettement de deux romans célèbres de Jules Verne, Voyage au centre de la Terre (l’éruption volcanique finale, 1864) et bien entendu De la Terre à la Lune (1865). Comme souvent, l’adaptation à la scène, surtout par un artiste de la trempe d’Offenbach, a un effet démultiplicateur. Dans les années qui suivent, tandis que la féérie continue d’être jouée à guichets fermés, la Lune est le sujet de plusieurs spectacles qui viennent alimenter un imaginaire déjà riche, terreau des premiers romans et films fantastiques au tournant du siècle.

 

Alexandre SUMPF, « Féérie lunaire », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 09/08/2022. URL : histoire-image.org/etudes/feerie-lunaire

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