En grève.

En grève.

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Huile sur toile

© Musée de l'Ardenne Charleville-Mézières

La grève des années 1880

Date de publication : Septembre 2004

Auteur : Myriam TSIKOUNAS

Les années 1880 sont marquées par une importante crise économique et sociale. Les mouvements de grève, autorisés depuis la loi de 1864 sur les coalitions, sont fréquents comme à Decazeville en 1886 et chez les terrassiers parisiens en 1888.
Soutenus par le puissant parti ouvrier belge, tout proche, et forts des lois Waldeck-Rousseau de 1884 qui légalisent enfin les syndicats, les ardoisiers, sommés par leurs patrons de choisir entre l’usine et le militantisme, multiplient depuis 1885 les actions violentes et entraînent dans leur sillage les mégissiers qui, eux, rejettent le machinisme dans la fabrication des cuirs.

Formé par Eugène Damas, l’un des élèves de Jean-François Millet, Paul Gondrexon a surtout peint des paysages, notamment des sous-bois ardennais. Il s’est aussi essayé aux scènes de genre. Qu’ils soient consacrés au monde ouvrier comme En grève (1889) et Un accident (1891) ou à la bourgeoisie de Charleville comme La Visite au cimetière (1892), ces tableaux offrent alors un point commun : ils expriment la douleur d’une famille.
Comme en témoignent le « couvet » et les sabots au pied du lit encore défait, le drame se joue tôt le matin. Le père vient tout juste de prendre la décision de ne pas se rendre au travail, vraisemblablement aux ardoisières de Rimogne. Pour capter cet instant prégnant et le figer en éternité, Paul Gondrexon montre le poing fermé de l’homme sur la table et saisit le regard inquiet de l’épouse, debout, son nouveau-né blotti contre sa poitrine.
Au premier plan, assise sur la gauche du cadre, l’aïeule, qui porte la coiffe, a la tête baissée et les deux mains jointes sur son tablier, dans une attitude résignée. Le centre de la composition est occupé par une petite fille en pleurs et, dans son prolongement, par une fenêtre donnant sur deux murs qui se coupent à angle droit pour rappeler que les alignements de maisons ouvrières se développent dans cette région à la fin des années 1880.
La misère du foyer n’est pas seulement suggérée par l’attitude statique des personnages. Elle sourd aussi des couleurs, sombres et froides. Les protagonistes, vêtus de chandails du même brun que les boiseries et de tabliers bleu ardoise, font corps avec le décor qui semble les happer. Dans cette pièce unique, qui se convertit, au gré des heures, en cuisine ou en chambre à coucher, la seule note de gaieté est la plante verte, posée sur le rebord de la fenêtre, à côté d’une boîte à ouvrage et d’un journal soigneusement plié.

Comme le laisse supposer l’auteur anonyme de l’une des rares notices consacrées à ce « petit-maître » (Anonyme, « Monsieur Paul Gondrexon », in La Vie ardennaise, n° 6, 26 juin-3 juill., p. 4), Paul Gondrexon, qui mène de front commerce en gros et peinture, se sent plus proche des industriels que des ouvriers. L’ardoisier mis en scène, qui n’a pas fait le choix de se rendre à la carrière pour empêcher les « jaunes » de briser la grève, mais qui reste chez lui, dans un univers exclusivement féminin, n’a rien à voir avec le mineur en colère peint peu avant par Adrien Roll (La Grève, 1884, musée de Valenciennes) ni avec le militant dessiné en 1898 par Alexandre Steinlen dans La Feuille (En grève, bibliothèque d’Art et d’Archéologie de Genève). Il s’apparente davantage à l’ivrogne qui mène les siens à la ruine avant de finir au « cabanon ».
En effet, la famille présentée par Paul Gondrexon – cinq personnes formant trois générations – a les mêmes caractéristiques que les familles de « sublimes » dessinées par Forain et Willette pour les premières affiches de lutte contre l’alcoolisme. Elle est aussi la copie conforme de La Famille et l’alcool, douze planches de photographies faites en 1898 par Jean Geoffroy pour le compte de la librairie Delagrave, et des Victimes de l’alcoolisme, filmées en 1902, par Ferdinand Zecca. Chez le gréviste comme chez l’alcoolique, il n’y a pas de nappe sur la table, la fenêtre est sans rideau et les murs sont nus. Le mobilier est réduit à la portion congrue et les personnages sont emmitouflés pour signifier que le logis n’est pas chauffé. Dans un cas comme dans l’autre, la déchéance sociale et morale guette ; les personnages sont désœuvrés : les enfants ne jouent pas, les femmes ne ravaudent pas et ne cuisinent pas.
Ce tableau nous renseigne plus sur les présupposés d’un bourgeois de province que sur la nature du mouvement ouvrier ardennais dans les années 1880.
Il appelle encore une remarque : sciemment ou non, Paul Gondrexon n’assimile pas entièrement grève et éthylisme. Alors que dans la propagande antialcoolique par l’image les enfants d’ivrogne sont toujours des laiderons, pour illustrer les thèses de l’hérédo-dégénérescence alors en vigueur, ici, la fillette qui focalise l’attention par sa position centrale, a l’air d’un angelot avec son châle de laine mousseuse, dont les deux pointes flottent dans le dos en dessinant des ailes. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, si la descendance du buveur ne peut être sauvée, celle du prolétaire, en revanche, émeut les élites, sensibilisées depuis la monarchie de Juillet par les enquêteurs hygiénistes.

Anonyme « Monsieur Paul Gondrexon »», in La Vie ardennaise, n° 6, 26 juin-3 juill.

Myriam TSIKOUNAS, « La grève des années 1880 », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 30/11/2022. URL : histoire-image.org/etudes/greve-annees-1880

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