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Étude du modèle Joseph

Étude du modèle Joseph

Date de création : 1818-1819

H. : 47 cm

L. : 38,7 cm

Étude pour Le Radeau de la Méduse.

Huile sur toile.

Domaine : Peintures

Domaine public © The J. Paul Getty Museum, Los Angeles

Lien vers l'image

85.PA.407

Joseph, modèle pour Géricault

Date de publication : Décembre 2023

Auteur : Paul BERNARD-NOURAUD

La présence noire en France au début du XIXe siècle

Lorsqu’en 1804, un certain Joseph débarque enfant à Marseille de sa Saint-Domingue natale, qui vient tout juste de gagner son indépendance, l’Hexagone compte déjà plusieurs milliers de personnes de couleur noire sur son territoire. Plusieurs Noirs sont d’ailleurs passés à la postérité avant lui : le musicien guadeloupéen Joseph Bologne de Saint-George, le général Thomas-Alexandre Dumas, père du célèbre écrivain et originaire de Saint-Domingue lui aussi, Jean-Baptiste Belley, élu député de l’île en 1793 bien qu’il fût sans doute né au Sénégal, pour ne citer que quelques personnalités notoires de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe. À la veille des révolutions française et haïtienne, on recense environ cinq mille Noirs en France. Aucun d’entre eux n’y est esclave, en vertu d’un édit de 1315 interdisant l’esclavage dans le royaume de France. La plupart de ceux qui y résident y exercent les métiers de perruquiers, de cochers ou de domestiques.

Joseph, lui, devient modèle professionnel. Admis comme tel à l’École des Beaux-Arts de Paris en 1832 après avoir été engagé adolescent dans une troupe de cirque, Joseph poursuit sa carrière au moins jusqu’en 1865 ; il n’est plus représenté après. Théodore Chassériau, lui-même natif de Saint-Domingue mais d’une famille de colons, réalise de lui une étude anatomique à la demande de Jean-Auguste-Dominique Ingres en 1836. Le musée Ingres Bourdelle de Montauban conserve d’ailleurs une autre étude de Joseph, de son dos cette fois, signée Théodore Géricault. Le jeune peintre, qui n’a pas encore trente ans mais s’est déjà fait remarqué lors du Salon de 1812, avait réalisé cette feuille en préparation de la figure de l’homme signalant sa présence au brick L’Argus dont on aperçoit la voilure à l’horizon dans son célèbre Radeau de La Méduse (1818-1819, musée du Louvre). Bien que, selon les récits des survivants, il ne s’y trouvât plus qu’un soldat noir à bord, prénommé Jean-Charles, Géricault aurait fait poser Joseph pour les trois figures noires du tableau. Mais on ne connaît aucun autre véritable portrait de lui, excepté celui que conserve aujourd’hui le Getty Museum de Los Angeles.

Un portrait plus qu’une étude

En dépit de son titre, l’Étude de Joseph possède toutes les qualités d’un authentique portrait. Sur un fond légèrement ombré de noir à gauche de la figure représentée en buste et de trois-quarts, se détache son visage traité par une multitude de nuances chromatiques : marrons, bruns, beiges, bleu-gris. Les rehauts indiquent la provenance de la source lumineuse, traditionnellement dirigée de la gauche vers la droite. Ils forment un triangle approximatif entre le bout du nez de Joseph et ses pupilles. Celles-ci sont d’ailleurs cernées d’un rouge pâle que le peintre intensifie au niveau de l’épaulette. Joseph est en effet négligemment vêtu d’une veste qui pourrait appartenir à la Marine. Son col ouvert évoque cependant les figures de penseurs telles qu’ils étaient représentés au siècle précédent, sans cravate et tête nue, mais le cadrage ne permet pas d’en distinguer les attributs traditionnels (livre, cahier, plume…). Ses yeux semblent vaguement inspirés vers le haut ou bien perdus dans le vague, flottement qui paraît teinter ses lèvres d’un imperceptible sourire. Dans l’œuvre de Géricault, à quelques exceptions près, les figures humaines, au contraire des chevaux, ne regardent que rarement en direction du spectateur. Celle de Joseph, avec sa moustache, ses favoris et ses cheveux ébouriffés, traduit à la fois une forme de modernité et une certaine liberté d’allure que renforce la facture très libre avec laquelle Géricault la dépeint. Pourtant, ces touches esquissées, qui justifient qu’on qualifie de prime abord le tableau d’« étude », concernent essentiellement son habit. Son visage, en revanche, a fait l’objet de la part du peintre d’une grande concentration d’exécution et d’une attention manifestement bienveillante.

Un portrait familier

De l’ensemble se dégage une certaine familiarité qui ne connaît de véritable précédent, dans l’histoire de la représentation des Noirs en peinture, que dans le Portrait de Juan de Pareja (vers 1649-1650, Metropolitan Museum) par Diego de Velázquez. Comme ce dernier, Géricault a dépeint son modèle sans céder à l’exotisme ni à l’allégorisme, et moins encore à une quelconque forme de stéréotypie. Bien qu’il l’ait représenté quant à lui dans son habit turc et enturbanné, l’Étude de Joseph est très proche du Portrait présumé de Mustapha (vers 1819-1821) que conserve le musée des Beaux-Arts de Besançon. L’orientation du regard, en particulier, invite à rapprocher les deux compositions. Pour sa part, Mustapha fut un temps le domestique du peintre, qui l’a probablement aussi employé comme modèle pour d’autres compositions. Contrairement à Joseph, toutefois, Mustapha n’a pas eu l’honneur de figurer au sommet d’un tableau d’histoire équivalent au Radeau de la Méduse. Paradoxalement, Joseph a payé cette éminence de son anonymat : c’est sa silhouette et son dos, dont Géricault atténue à dessein la musculature dans la version finale, auxquels les spectateurs sont invités à s’identifier, pas son visage. Dans une certaine mesure, l’Étude de Joseph fait donc contrepoint au Radeau de la Méduse… Si le corps de Joseph lui permet de jouer les héros, il possède aussi un visage, que Géricault a pris soin de conserver dans un portrait dont le titre premier, Étude d’homme, rappelle également la modestie.

Une même règle semble toutefois régir ce jeu d’échelle qui caractérise une modernité naissante : désormais, les figures noires ne sont plus réduites à des rôles subalternes, ceux, par exemple, de pages, d’esclaves ou de serviteurs. Pas plus qu’elles ne sont condamnées à représenter des figures exceptionnelles, en bien ou en mal. Elles sont simplement présentes, et dignes, par cette seule présence, d’être représentées.

Albert ALHADEFF, The Raft of the Medusa: Géricault, Art, and Race, Munich, Prestel, 2002.

Lorenz EITNER, Géricault. Sa vie, son œuvre, Paris, Gallimard, 1991.

Sylvain LAVEISSIERE, Régis MICHEL (dir.), Géricault, Paris, Réunion des musées nationaux, 1991.

Erick NOËL, Être Noir en France au XVIIIe siècle, Paris, Tallandier, 2006.

Isolde PLUMACHER, « Joseph », in DEBRAY, Cécile DEBRAY at alii (dir.), Le Modèle noir. De Géricault à Matisse, Paris, musée d’Orsay, Flammarion, 2019.

Paul BERNARD-NOURAUD, « Joseph, modèle pour Géricault », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 24/02/2024. URL : histoire-image.org/etudes/joseph-modele-gericault

À découvrir, l'étude consacrée au Radeau de la Méduse sur le site de l'Histoire par l'image

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