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"Sibérie, jamais"

"Voici le paradis des Soviets !"

"Sibérie, jamais"

H. : 119 cm

L. : 93 cm

Éditeur : ORAFF, Office de répartition de l’Affichage

Domaine : Affiches

Domaine Public © CC0 Collections La Contemporaine, Nanterre

Lien vers l'image

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Le Mauvais camp

Date de publication : Juin 2023

Auteur : Alexandre SUMPF

Le camp d’en face

Si Léon Trotski, assassiné à Mexico le 21 août 1940, avait pu voir enfin dénoncée la violence stalinienne, chiffres à l’appui, aurait-il pour autant admis l’affiche Voici… le paradis des Soviets ! ? Probablement pas, car elle participe d’une vaste campagne d’endoctrinement nazi. Suite à la défaite de Stalingrad (1) et à l’échec de la bataille de Koursk (2), le régime hitlérien se décide en effet à mobiliser l’opinion française contre les atrocités communistes. À travers l’O.R.A.F.F., son bureau installé à Paris, le ministère de la Propagande décide de dévoiler les crimes staliniens. Au printemps, on dévoile à l’opinion internationale le charnier de Katyn (3) à travers les actualités filmées et un Livre blanc. L’expertise médico-légale et l’étude des documents conservés dans les poches des 22 000 cadavres démontrent sans équivoque la responsabilité des Soviétiques. À Londres, le gouvernement polonais en exil a peur d’y croire et espère que le cinglant démenti stalinien contient une once de vérité. En France, personne ou presque ne se risque à commenter une révélation de cette nature. La plupart des Français n’a pas vu ou ne veut pas voir ce dont les Allemands sont capables, mais d’autres frémissent en voyant les wagons de marchandises partir au loin dans Sibérie : jamais ! Ils rappellent les convois qui partent de plus en plus souvent de Drancy, en banlieue parisienne, et les déportations de Juifs ou de résistants.

Le camp de la Vérité

Fort didactique, Voici… le paradis des Soviets ! ? choisit une composition frappante tirant parti du contraste entre le rouge d’un large cadre, le blanc du texte apportant des preuves, et le noir du montage photographique. Le rouge symbolise à la fois le communisme et le sang, le blanc est la couleur de la vérité pure, le noir est réservé à la représentation des crimes staliniens. Le spectateur est interpellé « Français, que fais-tu pour épargner ce destin à la France ? » au centre de cette affiche de format horizontal, qui se découpe en trois parties égales dans le sens de la lecture. À gauche et à droite de l’image, dans l’ordre chronologique, le texte dresse le bilan de ceux qui ont « péri sous le joug bolcheviste ». On dénonce pêle-mêle la guerre civile, les exécutions arbitraires, la famine de 1932-1933 et des déportations. Étrangement, les « liquidations de la Guépéou (4)» avancent un chiffre très précis, à l’unité près. Au centre, on ne voit qu’une rangée infinie de cadavres en position horizontale et des treize vivants, debout, les pleurant. En regardant de plus près, on constate que l’image résulte du montage de six clichés différents. Au cinquième plan, les deux masures délabrées font un discret rappel de la misère en U.R.S.S. qui tue autant que le régime sanguinaire. Au deuxième plan, les mains des femmes en costume traditionnel ukrainien suggèrent qu’elles prient. Au troisième plan, un groupe de cinq personnes transportent dans une civière un proche ou un voisin décédé.

Sibérie ; jamais ! est une affiche graphiquement réussie, grâce à un intelligent jeu entre vides et pleins ou entre les tailles des personnages. De format vertical, elle opte pour le noir et blanc, juste rehaussé de la plaque où figure le mot Sibérie et du slogan en lettre cursives,  jamais !. Le gris pâle du ciel, omniprésent dans la partie supérieure de l’image, contraste doucement avec le blanc éclatant de la neige qui recouvre le tiers inférieur. Vu de derrière, le convoi de huit wagons se fond dans l’horizon, ligne de fuite sans fin, course impossible à arrêter. Au bord de la voie ferrée gisent cinq victimes qui n’atteindront même pas le camp – notamment un jeune homme au visage révulsé et une femme avec son enfant dénudé. Occupant le quart supérieur gauche de l’image, un garde rouge en uniforme de la guerre civile (reconnaissable à sa boudionovka en feutre ornée de l’étoile rouge) grimace un sourire glaçant : perchée à l’arrière du train qui s’éloigne, la Mort arbore un air satisfait.

L’Enfer, c’est l’autre

Visuellement, Sibérie ; jamais ! obtient un effet maximal, au point que l’affiche connaît une version belge ironisant sur « la belle Sibérie ». L’imaginaire associé à ce Far East nécessairement gelé et brumeux suffit à lui seul à faire frissonner. Le train, avec ses wagons « Quarante hommes, huit chevaux » dont bien des hommes ont fait l’expérience en 14-18, réveille l’angoisse des familles de déportés et rappelle le sort des Juifs que l’on voit régulièrement jeter des messages sur les voies. Puissante, cette affiche joue avec le feu. Pour les Français, l’Union soviétique est loin, presque irréelle – alors que l’occupation allemande les accable au quotidien et se durcit de plus en plus. Staline fait peur, mais les hommes de Hitler font régner la terreur, et ils ne s’en cachent pas. Malgré sa force d’évocation, Sibérie ; jamais ! a au mieux pu inquiéter, mais a échoué à mobiliser l’opinion volatile des Français, plongés dans une grande incertitude.

Voici… le paradis des Soviets !, manque carrément son but. La démonstration pèche par une traduction parfois approximative : « système collectif » au lieu de collectivisé. Elle mélange les catégories de décès (« tués », « fusillés », « victimes », « disparus », « morts » et « condamnés à mort ») afin de grossir les chiffres, à une époque où on ne peut imaginer ceux qui circuleront en 1945 à propos du seul camp d’Auschwitz (quatre millions de tués – aujourd’hui, les historiens s’accordent sur le chiffre de 1,1 million). Bien informée, la propagande allemande ne mentionne toutefois pas les cinq millions de victimes de la famine de 1920-1921 ni les cinq millions de victimes des épidémies lors de la guerre civile russe (1918-1921). Enfin, les clichés semblent provenir des exhumations de victimes du N.K.V.D. (.5) en Ukraine, retrouvées notamment sur le territoire de la prison de Lviv en juillet 1943. Mais comment en être sûr, en France, dans un contexte de désinformation totale ? Nul doute que certains, communistes ou non, ont vu une manipulation par photomontage et ont songé que les propagandistes nazis tentaient de faire passer leurs exactions pour celles de leur ennemi.

Pierre Bourget, Charles Lacretelle, Sur les murs de Paris et de France, 1939-1945, Hachette, Paris, 1980.

Cécile Desprairies, Sous l’œil de l’occupant. La France vue par l’Allemagne, 1940-1944, Armand Colin, Paris, 2010.

Bénédicte Vergez-Chaignon, Les Français dans la guerre. Archives du quotidien, 1939-1945, Paris, Flammarion, 2022.

1 - Bataille de Stalingrad : commencée à l'été 1942, la bataille de Stalingrad (actuelle Volgograd) se termine le 2 février 1943 après l'encerclement de l'armée allemande de Paulus par les Soviétiques. Il s'agit d'une des batailles les plus stratégiques et symboliques de la seconde guerre mondiale.

2 - Bataille de Koursk : suite à la défaite de Stalingrad et au recul de l'armée allemande sur le front russe, Hitler lance une nouvelle offensive le 5 juillet 1943 près de Koursk. 6 000 chars blindés sont engagés et près de 4 000 avions. Les Allemands se heurtent à une défense soviétique qui les met en échec le 23 août 1943.

3 - Massacre de Katyn : le pacte de non-agression signé entre l'URSS et l'Allemagne du IIIe Reich le 23 août 1939 partage également la Pologne entre les deux puissances. L'URSS l'envahit en septembre 1939. Staline donne l'ordre en mars 1940 à la police politique d'exécuter plus de 4 000 officiers polonais à Katyn. Les corps sont découverts en 1943 par la Werhmacht qui accuse les Soviétiques de ce massacre. Ce que réfute Staline. Il faudra attendre 1990 pour que Mikhaïl Gorbatchev reconnaisse la responsabilité de l'Union soviétique dans cette élimination de masse.

4- Guepéou (GPU) : organisme de l'État soviétique, il succède à la Tchéka le 7 février 1922. La Guepeou est la police politique de l'URSS et est responsable des purges des années 1930. Elle est dissoute en 1934 et ses fonctions sont transmises au N.K.V.D.

5- N.K.V.D. : Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, le N.K.V.D. est en charge de la sécurité intérieure de l'État soviétique, il contrôle la Tchéka, puis la Guépeou qu'il intègre en 1934. Il dirige les procès politiques, les purges de la fin des années 1930 et le réseau des goulags. Il est dirigé par Lavrenti Beria de 1938 à 1945. En 1954, il est remplacé par le K.G.B.

Photomontage : Collage et/ou assemblage de plusieurs ou de parties choisies de photographies afin de créer une nouvelle image.

O.R.A.F.F. :

Alexandre SUMPF, « Le Mauvais camp », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 26/02/2024. URL : histoire-image.org/etudes/mauvais-camp

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