Moine au bord de la mer

Moine au bord de la mer

Monument à la mémoire de Goethe.

Monument à la mémoire de Goethe.

Ritterburg, château aux rochers

Ritterburg, château aux rochers

La Lecture du bréviaire, le soir

La Lecture du bréviaire, le soir

Moine au bord de la mer

Moine au bord de la mer

Date de création : 1809

Date représentée :

H. : 110 cm

L. : 171 cm

Huile sur toile.

© BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Andres Kilger

Lien vers l'image

NG 9/85 - 20-569982

Retour à la nature

Date de publication : Septembre 2008

Auteur : Julie RAMOS

Retour à la nature

Retour à la nature

« Celui qui créa terre et ciel est tout autour de moi » (Friedrich)

Le rêve d’un « retour à la nature », présent dès le XVIIIe siècle, conduit autour de 1800 à la revalorisation de la peinture de paysage, un genre alors jugé mineur dans la hiérarchie académique des sujets, où la figure humaine est censée couronner la création. En Allemagne, cette remise en question s’allie à une conception protestante du divin. Rompant avec l’approche des Lumières, supposée responsable d’un divorce entre l’homme moderne et la nature, les peintres de paysage entendent œuvrer à leur réconciliation. Ils traduisent un sentiment d’accord et de résonance entre l’homme et le monde, sur le mode non discursif des effets musicaux. À partir des années d’occupation napoléonienne (1806-1813), ces éléments prennent une coloration plus nationaliste. La nature devient le lieu de projection de l’identité allemande, avant que les dissensions confessionnelles et le retour des princes ne viennent faire éclater l’idéal d’unité du paysage romantique.

« La nature est […] un instrument de musique dont les sons, de nouveau, sont les touches de plus hautes cordes en nous » (Novalis)

Dans le Moine au bord de la mer de Friedrich, la disproportion entre la frêle silhouette et le paysage « nordique », réduit à trois bandes de couleur, l’effacement des voiliers originellement peints sur l’horizon et l’absence d’éléments dans les marges de la représentation, créent une impression de dilatation spatiale, d’infini, voire de menace. Ce sentiment du « sublime », théorisé à la fin du XVIIIe siècle par Kant, permet d’évoquer une grandeur divine proprement irreprésentable. « Le divin est partout, même dans le grain de sable », aurait affirmé Friedrich. La subjectivité de ce rapport est exprimée par la position et l’anonymat du personnage, qui forme un relais pour le spectateur tout en soutenant un des credo de l’artiste : « Ferme ton œil corporel afin de voir d’abord ton tableau avec l’œil de l’esprit. » Ce phénomène d’intériorisation de la nature émancipe le peintre d’une description précise des lieux au profit du sentiment qu’ils font naître. Dans le Monument à Goethe, Carus combine en un paysage irréel des roches, des végétaux et des phénomènes atmosphériques rigoureusement observés, selon la méthode poético-scientifique des recherches de Goethe sur la nature. L’instrument entouré d’anges symbolise la dimension musicale et harmonique de ce nouveau rapport au monde. Dans le Ritterburg de Lessing, le paysage est plus descriptif que chez ses aînés tout en conservant un caractère lyrique. Celui-ci s’exprime dans la manière organique dont le château médiéval imaginaire (issu de la lecture de Walter Scott) prolonge le paysage. Le point de vue et l’usage du contre-jour, la fragilité, mais aussi la pérennité de l’édifice font de l’œuvre une méditation sur le cours de l’histoire. La Lecture du bréviaire du Bavarois Spitzweg reprend les éléments romantiques pour en proposer une version satirique. Le personnage est placé dans un paysage pur (un village originellement à l’arrière-plan a été effacé), mais sa silhouette un peu grotesque, son costume de jeune séminariste catholique et les choux placés à l’avant-plan font plutôt obstacle à l’idéal de fusion. Spitzweg remet ainsi en tension la nature et la religion, l’origine et l’histoire, l’homme et le paysage.

Du paysage idéal au prosaïsme de la nature

Les quatre peintures témoignent de l’évolution du sentiment de la nature en Allemagne et des dissensions entre leurs auteurs. Alors que Friedrich est considéré comme le représentant du paysage métaphysique, son disciple Carus, également médecin et naturaliste, tend à partir des années 1820 à s’en distancier pour se tourner vers une restitution plus scientifique des configurations végétales et minérales. Ses Lettres sur la peinture de paysage (1815-1835) expriment encore son attachement à l’esthétique de Friedrich, mais aussi la crainte que le paysage subjectif du romantisme n’aboutisse à une forme d’opacité contraire à sa volonté d’alliance entre l’art et la science. Goethe, qui en écrit la préface et auquel Carus rend ici hommage, a lui-même tout autant contribué à la naissance du romantisme qu’il en a combattu les dérives subjectivistes et nationales dans un texte de 1817 écrit avec l’historien d’art Heinrich Meyer, « L’art néo-allemand, patriotico-religieux ». Défenseur d’un néoclassicisme européen, Goethe dénonce notamment dans le Cimetière d’un cloître sous la neige (1828-1830, Cologne, Wallraf-Richartz-Museul) de Lessing les aspirations d’une « jeunesse glacée » héritière de Friedrich. Lessing évolue toutefois lui aussi vers un mélange d’idéalisme et de réalisme. Le Ritterburg peut apparaître comme une œuvre de transition entre ses paysages romantiques, son nouveau souci d’observation du réel et son ralliement prochain à la peinture d’histoire nationale. Chez Spitzweg, l’idéal du « retour » à la nature des premiers romantiques, comme leur revendication d’une identité commune, montre ses limites dans une société biedermeier (petite-bourgeoise) désormais dominée par un individualisme et un sentimentalisme de convention.

La peinture allemande à l’époque du Romantisme, Paris, Éditions des musées nationaux, 1976.

Élisabeth DECULTOT, Peindre le paysage. Discours théoriques et renouveau pictural dans le romantisme allemand, Tusson, Éditions Du Lérot, 1996.

Julie RAMOS, Nostalgie de l’unité. Paysage et musique dans la peinture de P. O. Runge et C. D. Friedrich, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.

Pierre WAT, Naissance de l’art romantique. Peinture et théorie de l’imitation, Paris, Flammarion, 1998. 

Romantisme : Le mot est introduit dans la langue française par Rousseau à la fin du XVIIIe siècle. Il désigne par la suite un élan culturel qui traverse la littérature européenne au début du XIXe siècle, puis tous les arts. Rompant avec les règles classiques, la génération romantique explore toutes les émotions données par de nouveaux sujets, en privilégiant souvent la couleur et le mouvement.

Julie RAMOS, « Retour à la nature », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 12/08/2022. URL : histoire-image.org/etudes/retour-nature

Ajouter un commentaire

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.

Mentions d’information prioritaires RGPD

Vos données sont sont destinées à la RmnGP, qui en est le responsable de traitement. Elles sont recueillies pour traiter votre demande. Les données obligatoires vous sont signalées sur le formulaire par astérisque. L’accès aux données est strictement limité aux collaborateurs de la RmnGP en charge du traitement de votre demande. Conformément au Règlement européen n°2016/679/UE du 27 avril 2016 sur la protection des données personnelles et à la loi « informatique et libertés » du 6 janvier 1978 modifiée, vous bénéficiez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, de portabilité et de limitation du traitement des donnés vous concernant ainsi que du droit de communiquer des directives sur le sort de vos données après votre mort. Vous avez également la possibilité de vous opposer au traitement des données vous concernant. Vous pouvez, exercer vos droits en contactant notre Délégué à la protection des données (DPO) au moyen de notre formulaire en ligne ( https://www.grandpalais.fr/fr/form/rgpd) ou par e-mail à l’adresse suivante : dpo@rmngp.fr. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter notre politique de protection des données disponible ici en copiant et en collant ce lien : https://www.grandpalais.fr/fr/politique-de-protection-des-donnees-caractere-personnel

Partager sur

Découvrez nos études

France, Allemagne, deux modèles universitaires

Le « moment Napoléon » et la création de deux modèles universitaires

Dans la première décennie du XIXe siècle, deux modèles…

France, Allemagne, deux modèles universitaires
France, Allemagne, deux modèles universitaires
Misère - Käthe Kollwitz

La Révolte des tisserands

Tensions sociales et création du SPD en Allemagne

L’Allemagne de la fin du XIXe siècle est marquée par un climat social et politique…

La Révolte des tisserands
La Révolte des tisserands

Soldats soviétiques après la bataille de Berlin

Berlin aux mains des Soviétiques

L’avance des Soviétiques s’est accélérée dès le début de 1945, grâce au déclenchement d’une offensive massive qui…

Soldats soviétiques après la bataille de Berlin
Soldats soviétiques après la bataille de Berlin
Soldats soviétiques après la bataille de Berlin
Le Vol des Quinz'mill - Grandjouan

Grandjouan, militant radical

Du militantisme radical au communisme

La IIIe République ancre les pratiques démocratiques en France mais est loin de satisfaire les…

Grandjouan, militant radical
Grandjouan, militant radical
Grandjouan, militant radical
Metropolis" - Fritz Lang

La Société du futur vue des années 20

Metropolis une superproduction de la UFA

Au milieu des années 20, Erich Pommer, le directeur des studios de la UFA à Berlin, accorde au cinéaste…

Halte avant Paris - Anton van Werner

Anton von Werner entre objectivité et patriotisme

Le témoignage d’un peintre allemand sur la France pendant la guerre de 1870

La guerre franco-prussienne de 1870-1871 a donné lieu à de très…

La propagande hitlérienne

L’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne

Dans les années 1920 en Allemagne, le refus des conditions imposées par les vainqueurs lors du traité…

La propagande hitlérienne
La propagande hitlérienne

Les « Malgré-eux » dans l’armée allemande

Depuis la signature de l’armistice, le 22 juin 1940, la France vaincue est en partie occupée, mais le régime de l’Occupation varie d’un territoire…

Les « Malgré-eux » dans l’armée allemande
Les « Malgré-eux » dans l’armée allemande

Portrait de Turenne en général romain

Un portrait à l’attribution incertaine

S’il l’identification du modèle ne fait pas de doute – il s’agit d’Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de…

Accords de Munich

Les accords de Munich

Les ambitions militaires du IIIe Reich

Parallèlement à la mise en place d’un régime autoritaire en Allemagne lors de son arrivée au pouvoir le 30…