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Cinéma et propagande anti-francs-maçons

Date de publication : septembre 2016

Professeur d’histoire moderne, université Nice Sophia Antipolis

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Contexte historique

Vichy déclare la guerre aux « sociétés secrètes »

Dès le 13 août 1940, soit moins de deux mois après la fin dramatique de la campagne de France et l’armistice, le régime de Vichy promulgue une loi interdisant les sociétés secrètes.

Le 12 novembre, le maréchal Pétain confie à Bernard Faÿ, professeur au Collège de France, récemment nommé administrateur de la Bibliothèque nationale, la direction du service des Sociétés secrètes, installé symboliquement dans l’hôtel du Grand Orient de France, rue Cadet à Paris.

En 1941, Faÿ demande à un ancien franc-maçon, Jean Marquès-Rivière, passé au Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot, ultra-collaborationniste, de travailler au scénario d’un film antimaçonnique. Ce sera Forces occultes, qui, pour « faire vrai », sera tourné à la fois au Palais-Bourbon, puisque l’Assemblée nationale a été mise en congé par l’État français, et au siège du Grand Orient. La mise en scène revient à Paul Riche, également ancien maçon et membre du PPF. Avec la bénédiction des autorités d’occupation, le tournage débute le 4 septembre 1942. Les scènes qui ne sont pas tournées in situ le sont dans les studios de Nova Films, à Courbevoie, où un temple est reconstitué d’après les photographies prises au Grand Orient. L’affiche est réalisée par les graphistes de Nova Films, sur une idée de Jean Marquès-Rivière.

Le héros du film est le député Avenel qui, naïf et sincère, a fait l’erreur d’accepter l’invitation des francs-maçons à les rejoindre. Quand il découvre que les francs-maçons ont trempé dans tous les malheurs que la France a traversés dans l’avant-guerre (Front populaire, scandale de l’affaire Stavisky), en association avec les juifs ou avec la finance anglo-saxonne, il décide de rompre le serment qui lui impose de taire le secret de l’ordre sous peine d’une mort atroce et de dénoncer les agissements criminels. Ses « frères » décident alors de l’éliminer. Il survit miraculeusement à cette tentative d’assassinat mais, quand il se réveille sur son lit d’hôpital, il est trop tard, les conspirateurs de l’anti-France ont fait basculer le pays dans la tragédie de la guerre contre l’Allemagne, malgré l’impréparation des armées françaises.

Après sept mois de tournage et de postproduction, le film est présenté au Tout-Paris de la collaboration et aux journalistes le 9 mars 1943 en séance privée sur les Champs-Élysées, avant d’être diffusé dans les salles parisiennes et en province. Sorti tardivement, son succès est réel mais sa diffusion s’essouffle rapidement, malgré les renforts de la propagande. En revanche, il connaît une seconde vie à la fin du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui en raison de sa forte audience dans les milieux antimaçonniques et conspirationnistes, où il est présenté comme un « documentaire » et non comme une fiction.

Analyse des images

L’affiche d’un film antimaçonnique et collaborationniste

L’affiche est riche en informations écrites, qui occupent près de 40 % de sa surface. L’accent est mis sur le producteur du film, Robert Muzard, et sur sa maison de production, Nova Films, très liés à la propagande nazie dans la France occupée, pour laquelle il réalise des documentaires. Les écrits de divulgation du XVIIIe siècle titraient sur « les secrets des francs-maçons dévoilés ». L’affiche recourt au même vocabulaire pour s’inscrire dans la tradition de l’antimaçonnisme. Mais elle met l’accent sur la nouveauté du support cinématographique : « Les mystères de la franc-maçonnerie dévoilés pour la première fois à l’écran. » Le titre renvoie à la dénonciation des forces de l’anti-France contre lesquelles combattent la Révolution nationale et le maréchal Pétain. Ce sont ces forces : parlementaires corrompus, « péril juif », francs-maçons vendus aux intérêts de la ploutocratie internationale qui ont précipité la France dans la guerre en 1939 et dans la défaite de 1940 en poussant à la guerre contre l’Allemagne.

Le visuel de l’affiche, comme le film lui-même, est sombre. La scène est issue de la cérémonie d’initiation du personnage central du film, le député Avenel. Deux francs-maçons, revêtus de leur tablier de maître, le maintiennent masqué, entravé et chemise ouverte, tandis que le troisième pointe sur lui une épée. À l’issue de sa prestation de serment, il sera lié pour la vie à l’ordre maçonnique, auquel il doit s’abandonner. Ses frères le protègeront, mais s’il tente de reprendre sa liberté, leur épée le transpercera. De fait, dans le film, lorsqu’Avenel décide de s’échapper et de dénoncer la conspiration maçonnique, deux « frères » le poursuivent dans la rue et le poignardent.

Interprétation

Démasquer le complot judéo-maçonnique

Forces occultes entend dénoncer le péril maçonnique à l’origine de l’effondrement de 1940. Il s’appuie sur la force d’une fiction, dont le scénario met en scène des figures positives : la femme du héros, hostile aux francs-maçons ; le héros naïf et manipulable, qui s’efforce de se racheter ; et des figures machiavéliques – les députés corrompus, les juifs (dans la personne notamment d’un ingénieur aéronautique va-t-en-guerre), tous francs-maçons. L’affiche donne déjà un avant-goût de la tension dramatique : le héros est sous la menace d’une épée ; ses yeux masqués ne peuvent évaluer la menace qui pèse sur lui, à l’image de la France de la IIIe République qui s’est précipitée dans une guerre qui n’était pas la sienne.

Présents sur l’affiche, le compas et l’équerre entrecroisés, symbole classique de la franc-maçonnerie, donnent également le ton du film : il s’agit de démasquer les forces occultes qui sont à l’œuvre. Au cas où le public n’identifierait pas immédiatement les symboles, les trois points viennent rappeler que ce sont les « frères Trois-Points », ces éternels comploteurs, qui sont à la manœuvre. La première image du film fait directement la liaison entre complots maçonnique et juif, puisqu’une grosse araignée tout droit sortie du Péril juif s’abat sur la France qu’elle enserre dans sa toile malfaisante. Or, comme l’affiche, elle est frappée de l’équerre et du compas.

Bibliographie

COMPAGNON Antoine, Le cas Bernard Faÿ : du Collège de France à l’indignité nationale, Paris, Gallimard, coll. « La suite des temps », 2009.

COY Jean-Louis, Forces occultes : le complot judéo-maçonnique au cinéma, Paris, Éditions Véga, coll. « L’univers maçonnique », 2008 (inclut le film sur DVD).

Pour citer cet article
Pierre-Yves BEAUREPAIRE, « Cinéma et propagande anti-francs-maçons », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 03 août 2021. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/cinema-propagande-anti-francs-macons
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