"N'Oubliez pas Oran"

"Dakar - Mers el-Kébir"

"Dakar, souvenons-nous toujours de Mers el-Kébir"

"N'Oubliez pas Oran"

Date de création : 1940

Domaine Public © CC0 Collections La Contemporaine, Nanterre

Lien vers l'image

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Perfide Albion

Date de publication : mai 2022

Auteur : Alexandre SUMPF

Le Royaume-Uni attaque la France

Les ports coloniaux de Dakar et Mers-el-Kébir ont accédé brutalement à la notoriété en 1940 quand deux opérations navales britanniques ont tenté de mettre au pas la flotte militaire assurant la sécurité des colonies françaises. Les trois affiches commentées, anonymes, participent d’une campagne concertée de la part de l’occupant nazi, du régime de Vichy et de la Ligue française antibritannique. En quelques mois, l’opinion chauffée à blanc contre l’ennemi allemand doit se retourner contre l’ancien allié britannique. Outre le nombre de vaisseaux français détruits, les 1295 tués en rade d’Oran (opération Catapult) le 3 juillet 1940 et les 203 marins décédés à Dakar entre le 23 et le 25 septembre 1940 devant Dakar (opération Menace) facilitent la tâche de Pétain et Laval. Le symbole, le deuil et l’émotion se conjuguent pour convertir les Français à la haine de Churchill et au mépris pour son valet, de Gaulle, qui a encouragé l’attaque de Dakar. Si certaines affiches dénoncent le général mutiné réfugié à Londres, ici la propagande tait son nom pour ne pas lui faire de publicité.

Crimes de guerre

N’oubliez pas Oran ! joue sur la frontalité de la scène qui se déroule joue sous les yeux du spectateur : le premier plan est saturé par un immense étendard tricolore qui flotte au vent et par un marin blessé au front en train de se noyer dans une mer agitée démontée qui ne ressemble en rien à la Méditerranée. À l’arrière-plan des navires de guerre bouchent l’horizon : ils matérialisent la menace britannique qui pèse sur la flotte française et viennent de couler par le fonds ses joyaux en baie d’Oran.

Une même tonalité dramatique empreint Dakar Mers El Kébir, avec sa composition en noir et blanc et ses lettres rouge sang. Comme un slogan scandé par les fantômes des soldats tombés au combat, le nom des deux opérations navales pointe du doigt le félon allié britannique. Sur la mer se confondant presque avec la plage finissent de couler des navires français, sur terre se consument des dispositifs de défense : l’image mêle les deux épisodes. Elle est dominée par la stature d’un Churchill hilare, en casque militaire, cigare à la bouche – qui n’est pas sans rappeler les caricatures brocardant à cette époque le colon impérialiste. En bas, à droite, la seule trace humaine laissée par les soldats français sont les nombreuses croix d’un cimetière militaire.

Dakar, Mers-el-Kébir, Souvenons-nous toujours, pur slogan, se passe de scène représentée. Le liseré tricolore inscrit ce placard dans une forme d’officialité patriotique. Le nom des deux ports attaqués par la Royal Navy sont dessinés en majuscules sanguinolentes sur fond blanc. Souvenons-nous toujours adopte une écriture manuscrite en bleu, comme si un citoyen français l’avait écrit à l’intention de ses compatriotes. 

Un passé qui ne passe pas

Depuis juin 1940, le régime de Vichy s’efforce d’adoucir la défaite face à l’Allemagne en affirmant contre toute évidence que la France reste une puissance grâce à son empire et à sa flotte. Si l’épisode de Dakar confirme que l’empire tient, le drame de Mers-El-Kébir a auparavant infligé un démenti cinglant à cet argument majeur de propagande. Le secrétariat général à l’Information et à la Propagande et les autorités d’occupation décident alors de faire rejouer l’anglophobie très ancienne des Français : ainsi on camouflera l’inimitié somme toute récente avec l’Allemagne. Le Premier ministre britannique et l’impérialisme anglais sont tout particulièrement ciblés. L’épisode de Fachoda (1898) (1) revient à la mode alors que le sort de l’Alsace-Moselle annexée est passé sous silence. Le cynisme sanguinaire de Churchill est dénoncé dans des termes bien plus virulents que ceux réservés à Hitler avant 1940. Cette inversion des valeurs contrefactuelle sature l’espace public par de multiples canaux – affiches, brochures, films. Cependant, les Français savent à quoi s’en tenir sur le commanditaire de cette campagne et ils ne semblent pas l’avoir prise au sérieux. Plaçant leur espoir dans la seule nation qui tient tête à Hitler, ils sont aussi prompts à s’impatienter qu’à s’enthousiasmer pour les victoires britanniques. La dénonciation des bombardements de 1944 et des « libéra-tueurs » aura plus de succès – mais si ces morts civiles restent dans les mémoires locales, la gratitude pour la Libération l’emportera.

Hervé Coutau-Bégarie, Claude Huan, Dakar. La bataille fratricide, Paris, Economica, 2004.

Hervé Grall, La Mémoire de Mers el-Kébir de 1940 à nos jours, Rennes, Marine Éditions, 2011.

Françoise Passera, La propagande antibritannique en France pendant l’Occupation, Revue LISA/LISA e-journal, Vol. VI – n°1 | 2008, 124-150.

1 - Crise de Fachoda : l'armée française menée par le commandant Marchand tente de rallier Dakar à Djibouti tandis que l'armée anglaise menée par Lord Kitchener remonte le Nil pour relier le Caire au Cap. Les deux puissances coloniales s'affrontent à Fachoda (Soudan) de septembre 1898 à mars 1899. Au final, le gouvernement français ordonne à Marchand de se retirer et laisse les Anglais s'installer dans le bassin de Nil après un accord colonial.

Alexandre SUMPF, « Perfide Albion », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 29/06/2022. URL : histoire-image.org/etudes/perfide-albion

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