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La Résurrection des provinces

La Résurrection des provinces

Auteur : Sennep

Dessins de presse. Vichy 1940-1944. 

Domaine : Presse

© Adagp, 2023 © CC0 Collections La contemporaine, Nanterre

Lien vers l'image

SEN 15 (1-109)

  • La Résurrection des provinces

Propagande, nous voilà !

Date de publication : Novembre 2023

Auteur : Alexandre SUMPF

Vie et dessin

L’omniprésence de la propagande à Vichy entre 1940 et 1944 a frappé Jean-Jacques Charles Pennès, dit Sennep (1894-1982), l’un des caricaturistes les plus productifs de la presse française. Il s’est distingué dans l’entre-deux-guerres par ses charges virulentes contre la gauche et sa proximité avec l’Action française. Très anticommuniste, il est aussi un ardent patriote. C’est pourquoi, tout en continuant à dessiner pour la presse collaborationniste, comme Candide, Sennep se défie du régime de Vichy, en particulier quand Pierre Laval se soumet avec empressement aux exigences de l’occupant allemand, et l’exprime dans des dessins privés. La fiction d’un État français autonome se maintient tant bien que mal de l’armistice de juin 1940 jusqu’à l’invasion de la Zone libre le 11 novembre 1942. Après avoir échoué à se défaire de Laval et à favoriser une ligne plus patriote en nommant l’amiral Darlan chef du gouvernement, le maréchal Pétain ne peut se consoler qu’avec une campagne permanente de régénérescence nationale et de culte de la personnalité.

Le trompe-l’œil de Vichy

Dans La Résurrection des provinces, Sennep se gausse tout à la fois de la nouvelle bureaucratie si vite promue à Vichy et du retour aux racines éternelles de la France. Dans un désert qu’on imagine saharien, un représentant de l’État se dresse, suant, mais digne, dans son frac face à un indigène pieds nus, en burnous. La main sur la hanche en signe de reproche, il s’indigne de l’absence de fête régionaliste et ne suscite en réponse que des mains écartées en signe d’impuissance. Au second plan, l’avion incarne censément la modernité et la mobilité de l’État français ; mais la baraque de cette piste au milieu de nulle part arbore un nom transparent : Bidon.

L’un des dessins sur la propagande maréchaliste met en scène le personnage favori de Sennep, Adhémar – sorte d’aristocrate candide qui souligne par ses remarques de bonne foi les absurdités du régime. Ici, il croque la focalisation sur le statut de seul maréchal de France en vie, prenant soin toutefois de couper le portrait de Pétain en haut du dessin. Les sept étoiles, la Francisque et le bâton de Maréchal sont les nouveaux symboles régaliens de l’État. Le caricaturiste se moque aussi de la profusion délibérée de la propagande avec ces monceaux de brochures, et de sa simplification – en jouant avec le mot bâton.

Chez les gens Demaison verse dans l’humour noir. André-Jean Demaison, soliste de la propagande de Vichy, y joue sous l’œil interrogateur d’Adhémar une sonate à la brosse à reluire pour la radio. Le valet des nazis brosse avec satisfaction et efficacité d’immenses bottes noires militaires ornées d’éperons en forme de svastika. Faire la publicité de l’occupant réduit au silence la radio nationale.

L’État-propagande

Semant dans ses caricatures publiées une critique prudente de l’opportunisme et des compromissions de ses contemporains, Sennep dessine pour lui-même ses états d’âme. Si son humour écorne sans grand risque l’exaltation artificielle des traditions locales par un régime en manque de légitimité, il ne peut pas s’attaquer publiquement à l’image de Pétain, omniprésente, et sa charge contre les collaborationnistes aurait pu lui valoir de sérieux ennuis. Le patriote constate avec constance l’immensité des moyens attribués dorénavant à la propagande d’État, et leur grande variété – brochures, radio, manifestations collectives. Parmi ces dernières, les fêtes – régionalistes, johanniques (1), de la jeunesse, etc. – occupent une grande place. La Révolution nationale s’applique en effet à contraindre le calendrier civil pour ne laisser aucune place à d’autres références, y compris chrétiennes. Quand on sait que Paul Marion, Secrétaire général à l’Information et à la Propagande à partir du 11 août 1941, a fait l’Institut Lénine de formation des cadres du Komintern à Moscou, on saisit mieux les sources de l’inspiration à Vichy. Plus subtilement encore, Sennep pointe le grand degré d’infantilisation des Français par la propagande pétainiste.

Christian Delporte, Les Crayons de la propagande. Dessinateurs et dessin politique sous l’Occupation, Paris, Éditions du CNRS, 1993.

Robert Paxton, La France de Vichy, 1940-1944, Paris, Points Histoire Seuil, 1997.

Dominique Rossignol, Histoire de la propagande en France de 1940 à 1944. L’utopie Pétain, Paris, PUF, 1991.

1 - Fêtes johanniques : ce sont les fêtes qui célèbrent Jeanne d'Arc

Francisque gallique : Cette hache à double tranchant remontant censément aux Gaulois, emblème personnel de Pétain et symbole officieux du régime de Vichy, a été créée fin septembre 1940 par un joailler sur une idée du conseiller personnel de Pétain, Bernard Ménétrel.

L’Action française : Journal fondé en 1908 par Charles Maurras et Léon Daudet. Ce quotidien défend des thèses nationalistes, d'extrême-droite, anti-parlementaires, anti-républicaines et antisémites. Il sera mis à l'index par le pape Pie XI en 1926. Il soutient le régime de Vichy et sera interdit à la Libération en 1944. Les années disponibles sur Gallica, BNF

Candide : Journal qui parait de 1924 à 1944, il est édité par Arthème Fayard. On trouve dans ses pages de nombreuses caricatures et dessins d'humour, voire quelques bandes dessinées. Cet hebdomadaire est d'extrême-droite et antisémite, il soutient le régime de Vichy. S'il inspire Gringoire ou Je suis partout, sa ligne est relativement plus modérée. Les années disponibles sur Gallica, BNF

Alexandre SUMPF, « Propagande, nous voilà ! », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 29/05/2024. URL : histoire-image.org/etudes/propagande-nous-voila

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