Autoportrait avec deux élèves

Autoportrait avec deux élèves

Date de création : 1785

H. : 210,8 cm

L. : 151,1 cm

Huile  sur toile.

Personnages représentés : Marie-Gabrielle Capet (1761–1818) et Marie-Marguerite Carreaux de Rosemond (morte en1788)

Domaine Public © CC0 The Metropolitan Museum of Art

Lien vers l'image

53.225.5

  • Autoportrait avec deux élèves
  • Autoportrait avec deux élèves
  • Autoportrait avec deux élèves

Adélaïde Labille-Guiard

Date de publication : Février 2022

Auteur : Lucie NICCOLI

Le triomphe d’une académicienne

En 1785, dans le salon carré du Louvre, non loin du Serment des Horaces de Jacques Louis David (1748-1825), Adélaïde Labille-Guiard expose cet autoportrait en pied avec les attributs du peintre et deux élèves, qui fait sensation.

Formée à la miniature dans l’atelier d’Elie Vincent (1708-1790) (1) puis au pastel dans celui de Quentin de La Tour (1704-1788), l’artiste a pratiqué la peinture à l’huile auprès de François-André Vincent (1746-1816), le fils d’Elie et rival de David. Dans son propre atelier, rue Ménars, depuis le début des années 1780, elle forme au pastel et à la miniature une dizaine de jeunes filles qui exposent au Salon de la jeunesse.

Elle est reçue à l’Académie de peinture et de sculpture en 1783, en même temps qu’Elisabeth Vigée Le Brun, ce qui constitue alors une prouesse pour une femme : en effet, déjà minoritaire depuis la fondation de l’Académie, le nombre de femmes membres est limité à quatre à partir de 1770. Cette admission n’est d’ailleurs pas appréciée de tous : lors de sa première participation au Salon, un pamphlet anonyme intitulé Suite de Marlborough au Salon 1783 calomnie plusieurs peintres, dont Labille-Guiard. Il l’accuse de ne devoir son talent qu’à François-André Vincent, qui était devenu son compagnon après sa séparation d’avec Nicolas Guiard.

En 1785, L’Autoportrait avec deux élèves est en revanche unanimement salué par la critique. L’artiste reçoit plusieurs propositions d’achat mais préfère conserver le tableau pour qu’il serve d’exemple à ses élèves. En 1787, Mesdames Adélaïde (1732-1800) et Victoire (1733-1799), sœurs de Louis XV, lui commandent plusieurs portraits et lui octroient le titre de « Peintre de Mesdames ».

Adélaïde Labille-Guiard, femme séduisante et peintre accompli

Au centre de la composition et en pleine lumière, Adélaïde est assise dans un confortable fauteuil, canne, palette et pinceaux à la main, face à un chevalet sur lequel est gravée sa signature (détail) et qui supporte une grande toile dont on ne voit que le dos. Elle est vêtue d’une somptueuse robe à l’anglaise au large décolleté et coiffée d’un chapeau de paille à ruban et plumes – une tenue, certes considérée alors comme moderne et confortable, mais qui semble plus adaptée à un salon qu’à un atelier. Le buste tourné vers le spectateur, elle le fixe du regard avec assurance.

Ses deux élèves amicalement enlacées – Marie-Marguerite Carreaux de Rosemond (1765-1788), de profil, et Marie-Gabrielle Capet (1761-1818), de face –, vêtues avec plus de simplicité et dont seules les chairs sortent de l’ombre, se tiennent debout derrière elle en une structure pyramidale dont elle forme la base.

C’est donc dotée des attributs à la fois de la féminité, du peintre et du maître que l’artiste a souhaité se représenter, une ambition servie par la qualité magistrale de cet autoportrait : il fut admiré pour la virtuosité avec laquelle sont rendues les diverses matières, en particulier les étoffes, bien connues de cette fille de mercier – satin et dentelles de la robe, soie des escarpins, plumes du chapeau, velours du fauteuil.

Dans l’ombre, à l’arrière-plan du tableau, les œuvres de deux académiciens – le buste de son père, Claude Edme Labille, par Augustin Pajou (détail), également visible au Salon de 1785, ainsi qu’une sculpture de vestale, par Jean-Antoine Houdon (1741-1828) (détail) – semblent placer Adélaïde dans une filiation, garants de sa légitimité et de sa moralité.

Un manifeste politique, à la veille de la Révolution

Cet autoportrait est « révolutionnaire » à plus d’un titre : de grande taille, il approche les dimensions de la peinture d’histoire, un genre interdit aux femmes car il impliquait l’étude du nu, jugée inconvenante – certains critiques le qualifièrent d’ailleurs de « tableau historié » ; il compte parmi les premiers autoportraits de femmes pratiquant leur art et le premier représentant une femme peintre avec ses élèves.

Par sa posture audacieuse, voire provocante, Labille-Guiard revendique le statut de professeur de peinture, un métier qu’elle exerce, comme Elisabeth Vigée Le Brun, en pionnière. Au XVIIIe siècle, en effet, même si les femmes pouvaient bénéficier d’une formation artistique dans des ateliers, ceux-ci étaient presque toujours tenus par des hommes, généralement des membres de leur famille.

Défenseur passionné de l’éducation artistique féminine, Labille-Guiard fait partie d’un petit groupe d’artistes qui militent pour les droits des femmes et tentent de réformer l’Académie en leur faveur : ils déposent en 1790 deux motions visant à supprimer le quota d’admission et à permettre aux femmes l’accès aux mêmes carrières que les hommes, notamment celle de professeur dans les écoles royales.

Ces motions sont cependant rejetées et, alors qu’Adélaïde a quitté Paris pour Pontault, en 1793, plusieurs de ses œuvres sont détruites par décret officiel. Son « combat », même s’il fut interrompu par la Terreur, ouvrit la voie à la professionnalisation des artistes femmes.

Mooc Peintres Femmes - Portraits et autoportraits du XVIIIe au XXe siècle

 

Marie-Jo BONNET, Femmes peintres à leur travail : de l’autoportrait comme manifeste politique (XVIIIe-XIXe siècle), dans Revue d’histoire moderne et contemporaine, Belin, Paris, 2002/3, n°49-3, p. 140 à 167.

Séverine SOFIO, Artistes femmes. La parenthèse enchantée XVIIIe-XIXe siècles, CNRS éditions, Paris, 2016.

Séverine SOFIO, Melissa HYDE, Peintres femmes 1780-1830. Naissance d’un combat, catalogue de l’exposition qui s’est tenue au musée du Luxembourg du 3 mars au 4 juillet 2021, éditions Rmn, Paris, 2021.

Véra de LADOUCETTE, Grandeur et décadence des femmes peintres entre la fin de la monarchie et la première moitié du XIXe siècle Les Cahiers de l’Ecole du Louvre, n°16, Paris, 2021.

1- Elie Vincent (1708-1790) : miniaturiste genevois, il est le père de François-André Vincent et beau-père d'Adélaïde Labille-Guiard

Académie des beaux-arts : Créée en 1816 par la réunion de l’Académie royale de peinture et de sculpture, fondée en 1648, de l’Académie royale de musique, fondée en 1669, et de l’Académie royale d’architecture, fondée en 1671. Institution qui rassemble les artistes distingués par une assemblée de pairs et travaillant le plus souvent pour la couronne. Elle définit les règles de l’art et du bon goût, forme les artistes, organise des expositions.

Pastel : Bâtonnet composé de poudres colorées, de gomme arabique servant de liant et d’une terre destinée à donner de la consistance à la préparation.

Lucie NICCOLI, « Adélaïde Labille-Guiard », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 03/02/2023. URL : histoire-image.org/etudes/adelaide-labille-guiard

Ajouter un commentaire

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
CAPTCHA

Mentions d’information prioritaires RGPD

Vos données sont sont destinées à la RmnGP, qui en est le responsable de traitement. Elles sont recueillies pour traiter votre demande. Les données obligatoires vous sont signalées sur le formulaire par astérisque. L’accès aux données est strictement limité aux collaborateurs de la RmnGP en charge du traitement de votre demande. Conformément au Règlement européen n°2016/679/UE du 27 avril 2016 sur la protection des données personnelles et à la loi « informatique et libertés » du 6 janvier 1978 modifiée, vous bénéficiez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, de portabilité et de limitation du traitement des donnés vous concernant ainsi que du droit de communiquer des directives sur le sort de vos données après votre mort. Vous avez également la possibilité de vous opposer au traitement des données vous concernant. Vous pouvez, exercer vos droits en contactant notre Délégué à la protection des données (DPO) au moyen de notre formulaire en ligne ( https://www.grandpalais.fr/fr/form/rgpd) ou par e-mail à l’adresse suivante : dpo@rmngp.fr. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter notre politique de protection des données disponible ici en copiant et en collant ce lien : https://www.grandpalais.fr/fr/politique-de-protection-des-donnees-caractere-personnel

Partager sur

Découvrez nos études

La mort de Roland

Le mythe de Roncevaux

Seul épisode fameux du règne de Charlemagne qui n’implique pas directement le futur empereur d’Occident, la mort tragique de…

La prise de Constantinople par les croisés

Louis-Philippe, intronisé « roi des Français » le 9 août 1830 après les Trois Glorieuses (27-29 juillet 1830), était féru d’histoire comme tout…

Louis XIII et Poussin

Un grand décor historique

Initialement commandée en 1828 pour le musée Charles-X, qui accueillait les antiquités égyptiennes et gréco-romaines…

La maladie d'Antiochus ou Antiochus et Stratonice Ingres 1840

Archéologie et imaginaire néogrec au milieu du XIXe siècle : Ingres, Papéty et Gérôme

Tradition néoclassique et mouvement néogrec

Si elle continue de nourrir la peinture d’histoire comme la peinture de genre, la référence à l’…

Archéologie et imaginaire néogrec au milieu du XIX<sup>e</sup> siècle : Ingres, Papéty et Gérôme
Archéologie et imaginaire néogrec au milieu du XIX<sup>e</sup> siècle : Ingres, Papéty et Gérôme
Archéologie et imaginaire néogrec au milieu du XIX<sup>e</sup> siècle : Ingres, Papéty et Gérôme
Baptême de Clovis à Reims le 25 décembre 496 Dejuinne François-Louis (1786-1844) Clovis est représenté appuyé sur sa francisque, une jambe dans le bassin ; Baptême donné par saint Rémy

Le baptême de Clovis

Clovis, aux sources de la monarchie française

Quoique imprécisément daté d’un 25 décembre, entre 496 et 506, le baptême de Clovis par saint Rémi…

Le baptême de Clovis
Le baptême de Clovis
Les Sabines - Jacques-Louis David

Prix décennaux, un débat esthétique

Un débat esthétique impliquant l’Empereur

En 1802, Bonaparte commande à l’Institut de France, qui remplace les académies royales supprimées par…

Prix décennaux, un débat esthétique
Prix décennaux, un débat esthétique
Prix décennaux, un débat esthétique

La Révolte du Caire, le 21 octobre 1798

La révolte du Caire est un épisode de l’expédition d’Egypte menée par Bonaparte. Le Directoire souhaitait éloigner ce général trop populaire qui…

Bonjour Monsieur Courbet - Gustave Courbet

Courbet, le colporteur du réalisme

La rencontre de Gustave Courbet avec la reconnaissance

Le début des années 1850 marque, pour Gustave Courbet, celui de sa reconnaissance. Celle-ci…

L’assassinat du duc de Guise

Ce tableau est une réplique d’atelier d’une œuvre conservée au musée Condé du château de Chantilly. Le tableau original a été commandé par…

Autoportrait avec deux élèves - Adélaïde Labille-Guiard

Adélaïde Labille-Guiard

Le triomphe d’une académicienne

En 1785, dans le salon carré du Louvre, non loin du Serment des Horaces de Jacques Louis David (1748-1825),…