La Queue devant la boucherie. Siège de Paris en 1870.

La Queue devant la boucherie. Siège de Paris en 1870.

Le Dépeceur de rats.

Le Dépeceur de rats.

La Queue devant la boucherie. Siège de Paris en 1870.

La Queue devant la boucherie. Siège de Paris en 1870.

Date de création : 1870

Date représentée : 19 septembre 1870 - 28 janvier 1871

H. : 69 cm

L. : 115 cm

pastel sur papier

© Saint-Denis, musée d'art et d'histoire - Cliché I. Andréani

Lien vers l'institution

91.01.01

L’imaginaire de la disette durant le siège de Paris

Date de publication : Mars 2016

Auteur : Bertrand TILLIER

Les carences alimentaires du siège de Paris

Le siège de Paris commence officiellement le 19 septembre 1870 et s’achèvera avec l’armistice du 28 janvier 1871. Encerclée par les troupes allemandes, la population parisienne, même si elle se sent prisonnière, pense pouvoir résister et vaincre.

Peu à peu, avec les échecs des sorties militaires parisiennes qui se soldent par de lourdes pertes humaines (Le Bourget, Champigny, Buzenval…), le mécontentement s’installe, augmenté par la rigueur de l’hiver et par la famine due à l’absence d’un rationnement organisé et à la spéculation sur les produits alimentaires.

Avènement de nouveaux types populaires

Au début d’octobre, le gouvernement décide d’ouvrir des boucheries municipales, mais qui ne pourront rapidement distribuer que quelques dizaines de grammes de viande par personne, pour ne plus disposer à la fin du mois que de suif.

C’est l’un de ces établissements que représente Clément-Auguste Andrieux (né en 1829) dans La Queue devant la boucherie. C’est d’ailleurs dans cette même période que des commerces de viandes insolites commencent à ouvrir çà et là dans la ville assiégée, proposant du chat, du chien, des brochettes de moineaux ou des rats. Bientôt, un marché aux rats s’organise sur la place de l’Hôtel de Ville, et, comme le montre Narcisse Chaillou (1837 – après 1896), des marchands de rongeurs montent des étalages improvisés dans les rues de Paris.

Dans leurs œuvres respectives, Chaillou comme Andrieux sont plus attentifs aux personnages qu’ils représentent et mettent en scène qu’à la narration même.

En effet, Andrieux met un grand soin à représenter la variété de la population parisienne touchée par les difficultés du ravitaillement : on peut ainsi voir dans cette cohue déroulée en frise devant la boucherie municipale installée à l’angle de la rue Bonaparte et de la place Saint-Sulpice des gardes nationaux, des mères de famille avec leurs marmots, des bourgeois et une femme du monde élégamment vêtue. Par-delà leur hétérogénéité sociale, tous ces individus sont condensés par l’artiste en un seul type populaire que le camaïeu uniformise : l’assiégé affamé contraint à faire la queue pour obtenir quelque maigre morceau de viande. Il faut noter qu’Andrieux n’hésite pas à introduire une note de malice dans ce sombre tableau du siège, par l’entremise de cette femme élégante venant chercher à manger avec son chien en laisse. Une ménagère visiblement courroucée montre l’animal du doigt. On peut y voir une allusion au funeste sort de cet animal de compagnie et de luxe promis aux assiettes !

La malice d’Andrieux répond à l’ironie de Chaillou dans son Dépeceur de rats, dont il fait un type de la rue, dans la lignée des « cris de Paris » du XVIIIe siècle. Devant un mur couvert d’affiches officielles et de réclames qui sont l’occasion de multiplier les allusions à l’alimentation et aux maladies, un garçon rubicond s’est improvisé boucher d’occasion pour se livrer à son commerce de rats frais, à l’enseigne dérisoire « Boucherie nationale » qui orne la chaise servant à la fois d’étal, de billot et de cage. L’effet comique de cette œuvre est enfin renforcé par la disproportion entre le couteau à viande du jeune boucher et la taille de sa « victime » dépecée, épinglée sur une planchette à l’aide d’une fourchette, comme un insecte à l’anatomie dévoilée.

Imaginaire de la disette

Les imaginaires du siège de Paris ont incontestablement été marqués par la famine et par les mutations obligées des habitudes alimentaires. De ce point de vue, les œuvres de Clément-Auguste Andrieux et de Narcisse Chaillou sont éloquentes et emblématiques. Par leur naturalisme, elles ne manquent pas d’une crudité tragique qui résonne des souffrances endurées par la population parisienne assiégée. Mais ces réalités dramatiques sont, dans le même temps, désamorcées par les deux artistes, qui introduisent des touches de drôlerie dans leurs compositions.

Prosper-Olivier LISSAGARAY, Histoire de la Commune de Paris en 1871, [1876], Paris, La Découverte, 1991.

Bernard NOËL, Dictionnaire de la Commune, [1971], 2 vol., Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1978.

François ROTH, La Guerre de 1870, Paris, Fayard, 1990.

Jacques ROUGERIE, Paris insurgé : la Commune de 1871, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 1995.

Bertrand TILLIER, « L’imaginaire de la disette durant le siège de Paris », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 09/02/2023. URL : histoire-image.org/etudes/imaginaire-disette-durant-siege-paris

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