Noce juive au Maroc.

Noce juive au Maroc.

Lieu de conservation : musée du Louvre (Paris)
site web

Date représentée :

H. : 105

L. : 140

Huile sur toile

© Photo RMN - Grand Palais (Musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi

http://www.photo.rmn.fr

96-023092 / INV3825

Noces juives au Maroc

Date de publication : Avril 2012

Auteur : Alexis MERLE DU BOURG

Au début de l’année 1832, Delacroix, qui n’avait guère voyagé jusqu’alors, se joignit à la délégation du comte de Mornay dépêchée par la France au Maroc auprès de Moulay Abd er-Rahman afin de s’assurer des intentions d’un pays que l’intervention française en Algérie avait alarmé. Interrompu brièvement par un séjour dans cet « autre Orient » qu’est l’Andalousie, le voyage au Maroc qui s’acheva en juin 1832 compte parmi les événements les plus marquants de la vie du peintre, qui déploya sur place une immense activité de dessinateur (dont témoignent les fameux Carnets), emmagasinant fébrilement un trésor d’images et de sensations qui allaient nourrir son art sa vie durant.

Le 21 février 1832, Delacroix put assister à une noce juive à Tanger. D’une manière caractéristique de son attitude durant le séjour, l’artiste croqua sur le vif, observa (en particulier la réclusion de la mariée, effectivement absente du tableau) et enregistra minutieusement les détails de la fête et de ses prémices. Des années plus tard, il situera la scène dans la cour intérieure d’une maison tangéroise (celle-là même où s’étaient déroulées les noces ?) dont il avait précisément relevé l’architecture, notant dans un admirable dessin aquarellé (Louvre) le coloris de chaque élément. Le présent tableau procède donc largement d’un processus de recréation nourri par les souvenirs du peintre et étayé par une série de dessins exécutés durant le séjour et utilisés à la manière d’un collage. Delacroix restitue néanmoins de façon saisissante cette fête judéo-mauresque à laquelle il confère une grandeur intemporelle qui dépasse de beaucoup un exotisme poussivement anecdotique, ce qui déplut peut-être au comte Maison, lequel lui avait commandé un tableau dont, finalement, il ne voulut pas. Ne cédant à aucune facilité, en particulier chromatique (nul « chatoiement oriental » dans cette scène de demi-pénombre où un admirable mur blanc reçoit l’essentiel de la lumière), l’artiste compose impeccablement son tableau en faisant contraster la variété des attitudes et des costumes avec la rigueur architectonique d’un espace scandé d’obliques, d’horizontales et de verticales vertes.

Esprit libre, mû par une curiosité qui se vérifie notamment à propos des juifs du Maroc dont l’interprète de la délégation française, Abraham Benchimol, lui ouvrit les portes, Delacroix décrivit assez longuement cette noce juive en janvier 1842 dans la revue Le Magasin pittoresque. S’il ne sut pas toujours s’élever au-dessus des préjugés de son temps (la musique entendue durant le mariage lui sembla n’être qu’une éprouvante cacophonie, et il souligna que les « contorsions » des danseuses seraient regardées « chez nous […] comme de très mauvais goût »), il n’en fut pas moins sensible à l’intensité des sentiments et à la solennité riche de formes et de couleurs qui accompagnaient chez ses hôtes les grandes cérémonies et contrastaient avec la froideur compassée des Européens. Surtout, l’expérience de cette noce tangéroise et le travail que réclama sa transcription picturale aidèrent Delacroix à mûrir une approche proprement coloriste de la peinture dont les grands maîtres vénitiens et flamands des XVIe et XVIIe siècles avaient posé les jalons. Au Salon de 1841, le tableau reçut un assez bon accueil de la critique, qui fut néanmoins déroutée par une facture qui semblait juxtaposer des coups de pinceau « donnés comme au hasard » (Delécluze). Rien de hasardeux pourtant dans les petites touches de couleur pure placées dans les ombres par un peintre que son séjour marocain avait conforté dans l’intuition de la solidarité de la lumière et de la couleur indissolublement mêlées dans un jeu infini de reflets.

Étude en partenariat avec le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme

JOHNSON Lee, The Paintings of Eugène Delacroix – A critical catalogue.1832-1863.Volume III.Text.Oxford, 1986, éd.revue et corrigée, 1993, n° 366.Peter RAUTMANN, Delacroix, Paris, Citadelles & Mazenod, coll. « Les Phares », 1997.ROSSI-BORTOLATTO Luigina (introduction P.GEORGEL), Tout l’œuvre peint de Delacroix, Milan, 1972, éd.fr.Paris, 1984 (revue et mise à jour par H.BESSIS), n° 295.TRAPP Frank Anderson, The Attainment of Delacroix, Baltimore et Londres, 1971, p.129-134.

Alexis MERLE DU BOURG, « Noces juives au Maroc », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 28/06/2022. URL : histoire-image.org/etudes/noces-juives-maroc

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