Plage de Granville.

Plage de Granville.

Baigneurs sur la plage de Trouville, Calvados.

Baigneurs sur la plage de Trouville, Calvados.

Sur la plage.

Sur la plage.

Plage de Granville.

Plage de Granville.

Date de création : 1863

Date représentée :

H. : 83 cm

L. : 124 cm

huile sur toile

© Musée du vieux Château - Musée des Beaux-Arts de Laval

Lien vers la notice de l'oeuvre

Les plaisirs de la plage au XIXe siècle

Date de publication : Juillet 2012

Auteur : Ivan JABLONKA

Les rivages de la Manche, « territoires du vide » jusque dans les années 1820-1830, attirent à partir de cette période une clientèle de plus en plus nombreuse d’aristocrates, anglais ou français. Cette élite commence à rechercher, sur les conseils de ses médecins, ces trois vertus de l’océan : « la froideur, la salinité et la turbulence ». Chaque station a son « découvreur » : la duchesse de Berry s’attache à Dieppe, Isabey va peindre les falaises d’Etretat, Alphonse Karr et les impressionnistes popularisent Trouville, enfin la fortune de Deauville commence sous le Second Empire grâce aux séjours qu’y effectue Morny, demi-frère de l’empereur et homme d’affaires. Le tourisme bénéficie en outre d’un réseau ferroviaire de qualité qui, à partir des années 1850, relie les petits ports de Normandie entre eux et à Paris.

Les artistes des années 1860 et 1870, observateurs d’un plaisir et d’un besoin encore nouveaux, nous dépeignent une pratique de la plage que nous ne reconnaissons plus aujourd’hui. Les Baigneurs d’Eugène Boudin, paradoxalement, ne semblent pas très désireux de se baigner. Le temps, du reste, ne s’y prête pas : les couleurs d’une palette assez réduite – le blanc sale du ciel, les dominantes noire, blanche, crème, ocre de la plage – semblent indiquer un ensoleillement faible. Cette compagnie policée de messieurs et de dames élégantes venus sur la plage en habit ou en robe longue préfère de toute façon converser entre soi comme dans un salon, se promener sur l’estran par petits groupes ou contempler la mer. Sur la plage, on reste debout ou assis ; seuls s’amusent des enfants, au premier plan, et un petit chien, à l’extrême gauche. Dans le tableau Sur la plage, le couple représenté par Manet est tout aussi paisible et raffiné, mais du moins est-il à même le sable. La femme, vêtue d’une robe qui la couvre des pieds jusqu’aux épaules, lit, assise, tandis que l’homme, en habit et béret noirs, regarde la mer où courent quelques voiles. Bien que leurs corps ne soient pas découverts, leur position est relativement détendue : c’est une manière d’impliquer le spectateur, déjà séduit par le contraste entre des couleurs claires (le sable jaune pâle, la robe blanche, l’écume) et sombres (le noir de l’habit, le bleu roi de la mer) et attiré dans le tableau par le fait d’une ligne d’horizon placée assez haut. La Plage de Granville d’Isabey n’est pas le théâtre de conversations mondaines ni de plaisirs silencieux, mais le lieu d’une tempête qui jette sur la mer et les falaises ses teintes grises, beiges et noires : le vent de mer pousse de sombres nuages vers la côte, agite la mer, fait claquer les drapeaux (rouges, précisément) et décoiffe les baigneuses, ce qui n’empêche pas ces dernières de demeurer sur le rivage ou même dans l’eau, chahutant et faisant la ronde, à l’intérieur de cette zone « pour les femmes seules » qui leur est réservée. Elles portent des costumes complets qui leur font sacrifier leur beauté à la décence, comme le déplore Alphonse Karr en 1841 : « Avec leur costume de laine, leur veste, leur pantalon et leur bonnet de toile cirée, [les baigneuses] semblent une foule de singes teigneux qui gambadent sur la plage. » (Cité par G. DESERT, La Vie quotidienne sur les plages normandes du Second Empire aux années folles, Hachette, 1983, p. 176).

Ces trois tableaux montrent la variété des pratiques de la plage au XIXe siècle. Le plaisir des baigneurs est aussi bien spirituel que physique, car le séjour à la mer est à la fois cure, contemplation, acte social et loisir. Les aristocrates et bourgeois qui, au XIXe siècle, « forment le monde des baigneurs par excellence », aiment retrouver dans les stations de la Manche (et bientôt de l’Atlantique) les hôtels de luxe, les hippodromes, les casinos, les théâtres, les promenades et les régates auxquels ils sont habitués. C’est à ce moment que naît le goût de la villégiature maritime, laquelle répond à un nouveau besoin, mais aussi à une nouvelle sociabilité. La clientèle des stations balnéaires s’étend sous le Second Empire, avant sa massification au début de la IIIe République, qui ne cessera par la suite de s’amplifier. Mais, jusqu’aux années 1930, seule une clientèle fortunée peut goûter les plaisirs de la plage ; et c’est naturellement une atmosphère aristocrate que Proust célèbre lorsqu’il décrit, au début du siècle, le lieu de ses vacances de jeune homme, Balbec (ville inspirée de Cabourg), avec ses femmes aux toilettes recherchées, son Grand-Hôtel, son casino et sa digue sur laquelle il voit défiler des jeunes filles « en une procession sportive, digne de l’antique et de Giotto » (A la recherche du temps perdu, t. II, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, nrf, 1919, p. 113 et 99).

Daniel CLARY Tourisme et villégiature sur la côte normande , thèse d’Etat, Caen, 1974.Alain CORBIN (dir) L’Avènement des loisirs : 1850-1960 Paris, Aubier, 1995.Gabriel DESERT La Vie quotidienne sur les plages normandes du Second Empire aux années folles Paris, Hachette, 1983.P. DUPRE Histoire économique. La côte du Calvados, 1830-1939. Des activités traditionnelles au tourisme , thèse de 3e cycle, Caen, 1980.Jacques-Sylvain KLEIN La Normandie : berceau de l’impressionnisme : 1820-1900 Rennes, Ed.Ouest-France, 1996.Michel MOLLAT DU JOURDIN" Le front de mer ", in Pierre NORA (dir), Les Lieux de mémoire , tome III, Les France Paris, Gallimard, 1986, p. 617-671.

Ivan JABLONKA, « Les plaisirs de la plage au XIXe siècle », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25/06/2022. URL : histoire-image.org/etudes/plaisirs-plage-xixe-siecle

Retrouvez cette œuvre dans le MOOC « L’impressionnisme, du scandale à la consécration ». Chaque cours s’articule autour d’une thématique précise et comprennent des ressources documentaires sous forme de vidéo et des activités d’apprentissage. A la fin de chaque séquence, un quiz ludique permet aux participants de s’autoévaluer sur les connaissances acquises.

Ce MOOC, gratuit et accessible à tous, est disponible à cette adresse : www.mooc-impressionnisme.com

 

Anonyme (non vérifié)

Oui, les Baigneurs d’Eugène Boudin "ne semblent pas très désireux de se baigner". C'est le désir de voir les éléments déchaînés qu'on dirait que de nos jours de faire l'expérience l'adrénaline.

mar 20/12/2016 - 08:32 Permalien

Ajouter un commentaire

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.

Mentions d’information prioritaires RGPD

Vos données sont sont destinées à la RmnGP, qui en est le responsable de traitement. Elles sont recueillies pour traiter votre demande. Les données obligatoires vous sont signalées sur le formulaire par astérisque. L’accès aux données est strictement limité aux collaborateurs de la RmnGP en charge du traitement de votre demande. Conformément au Règlement européen n°2016/679/UE du 27 avril 2016 sur la protection des données personnelles et à la loi « informatique et libertés » du 6 janvier 1978 modifiée, vous bénéficiez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, de portabilité et de limitation du traitement des donnés vous concernant ainsi que du droit de communiquer des directives sur le sort de vos données après votre mort. Vous avez également la possibilité de vous opposer au traitement des données vous concernant. Vous pouvez, exercer vos droits en contactant notre Délégué à la protection des données (DPO) au moyen de notre formulaire en ligne ( https://www.grandpalais.fr/fr/form/rgpd) ou par e-mail à l’adresse suivante : dpo@rmngp.fr. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter notre politique de protection des données disponible ici en copiant et en collant ce lien : https://www.grandpalais.fr/fr/politique-de-protection-des-donnees-caractere-personnel

Partager sur

Découvrez nos études

Kupka et l’Assiette au beurre : L’Argent

L’Assiette au beurre

Après la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881, les interdictions qui frappent les journalistes, dessinateurs…

Clé de montre

Bijou utilitaire

La spécialité bijoutière de la chaîne ne cesse de croître tout au long du XIXe siècle, notamment sous le Second Empire. Les chaînes d’…

Bijou utilitaire
Bijou utilitaire

L’Enseigne, dit L’Enseigne de Gersaint

Réalisé le temps de huit matins, entre le 15 septembre et la fin de l’année 1720, L’Enseigne de Gersaint est l’un des derniers tableaux de Jean-…

<i>L’Enseigne</i>, dit <i>L’Enseigne de Gersaint</i>
<i>L’Enseigne</i>, dit <i>L’Enseigne de Gersaint</i>
<i>L’Enseigne</i>, dit <i>L’Enseigne de Gersaint</i>
<i>L’Enseigne</i>, dit <i>L’Enseigne de Gersaint</i>
L'Averse - Louis Boilly

Le Passeur

Au début du XIXe siècle, la vie des Parisiens pouvait être encore grandement troublée par les orages ou par les inondations, comme ceux…

Vue d'une partie du port et des quais de Bordeaux : dit Les Chartrons et Bacalan

Entre 1804 et 1807, le port de Bordeaux connaît une période relativement faste en comparaison des années sombres de la Révolution. Sous la…

Déjeuner de Bébé.

Pionnier du cinéma

L’invention du cinématographe

Après les lanternes magiques, la chronophotographie et le Kinetoscope d’Edison, et dans la lignée des travaux de d’…

Les caisses d’épargne

La question sociale et le livret de caisse d’épargne

Les caisses d’épargne apparaissent dans divers pays européens à la fin du XVIIIe

Femmes à la cigarette dans les années 1920

Les années 1920

L’image d’une femme coiffée à la garçonne faisant tressauter son long collier de perles sur une piste de danse et une musique de…

Femmes à la cigarette dans les années 1920
Femmes à la cigarette dans les années 1920

L’Argent de Zola

La finance a pignon sur rue

Le XIXe siècle est pour la France celui de la révolution industrielle, dont une des composantes est le…

Liane de Pougy et le charme de l’ambiguïté à la Belle Époque

La métamorphose d’une mère de famille en « grande horizontale »

Depuis le Second Empire, le portrait photographique connaît un véritable essor,…

Liane de Pougy et le charme de l’ambiguïté à la Belle Époque
Liane de Pougy et le charme de l’ambiguïté à la Belle Époque
Liane de Pougy et le charme de l’ambiguïté à la Belle Époque