La troïka.

La troïka.

Date de création : 1935

Date représentée : 1935

H. : 0

L. : 0

caricature en première page du journal Gringoire, 9 août 1935

© Collections La Contemporaine

La troïka

Date de publication : Mars 2016

Auteur : Christian DELPORTE

Cette caricature est extraite de Gringoire, hebdomadaire de droite extrême (1928-1944) dominé par son éditorialiste, Henri Béraud. Le journal, qui clame sa haine de la IIIe République et fait de l’hostilité à la gauche son fonds de commerce, est en pleine phase ascendante (tirage : 500 000 exemplaires). Le dessin y tient une place essentielle, et d’abord en première page où il occupe toute la partie inférieure, sur plusieurs colonnes ; c’est le cas ici. Principal caricaturiste de Gringoire, Roger Roy (qui a débuté dans la presse de gauche) en est le titulaire depuis deux ans. On murmure alors que les thèmes de ses compositions sont dictés par le directeur, Horace de Carbuccia. La présente caricature, à la manière de ce qui se fait depuis la Grande Guerre, est un dessin au trait. Les lignes au crayon sont soulignées à l’encre de Chine, et les contrastes assurés par quelques à-plats noirs.

Le dessin est publié quatre semaines environ après la grandiose journée parisienne du 14 juillet 1935, où la quarantaine d’organisations formant le Rassemblement populaire scelle son alliance et jure de “ défendre les libertés démocratiques ” menacées par les ligues factieuses. Dès lors, le Front populaire, conduit par les trois grands partis de gauche (SFIO, PCF, parti radical), est en ligne de marche pour les élections législatives prévues en mai 1936.

Roger Roy montre Staline (en uniforme bolchevique, botté, coiffé d’une casquette frappée de l’étoile rouge) conduisant, un fouet à la main, une troïka tirée par trois personnalités du Front populaire métamorphosées en chevaux (le zoomorphisme est parfois encore employé dans la caricature de l’époque pour ridiculiser sa victime). De haut en bas : le radical Edouard Daladier, le communiste Marcel Cachin, le socialiste Léon Blum, tandis qu’à l’arrière l’autre grand radical, Edouard Herriot (identifiable à sa célèbre pipe), tente vainement de rattraper le traîneau qui s’emballe. Pour un Français de 1935, la troïka évoque le folklore russe, mais aussi la succession de Lénine (Staline était parvenu à se débarrasser des deux autres membres de la « troïka » antitrotskiste, Zinoviev et Kamenev).

Roy s’attaque à des figures familières du public. Ainsi choisit-il Cachin, le directeur de L’Humanité, communiste historique, de préférence à Thorez, moins connu à l’époque (il dirige le PCF depuis 1931), et Blum, chef du groupe parlementaire socialiste à la Chambre, mais non du parti. Daladier ne mène pas non plus le parti radical. Mais, pour l’extrême droite, l’ancien président du Conseil est le « fusilleur du 6 février 1934 » ; et puis, contrairement au vrai leader radical, Herriot, il a pris nettement parti pour le Front populaire. Herriot, lui, ne s’y rallie que tardivement et mollement, ce qui va lui coûter la présidence du parti radical (Daladier lui succède en janvier 1935).

L’idée selon laquelle le Front populaire, agent de Staline, fait le lit du communisme soviétique n’en est qu’à ses débuts. Pierre de touche d’une propagande d’extrême droite toujours plus violente, elle va enfler après juin 1936, lorsque Blum sera à Matignon. Staline peuplera ainsi les caricatures de Gringoire. Au moment de Munich (1938), l’anticommunisme expliquera même le ralliement d’une extrême droite jusqu’ici nationaliste et germanophobe aux solutions pacifistes d’une Europe hitlérienne (« Plutôt Hitler que le Front populaire et Staline »).

Serge BERSTEIN, La France des années 30, Paris, Armand Colin, coll. « Cursus », 1988.Dominique BORNE et Henri DUBIEF, La crise des années 30 (1929-1938), Paris, Seuil coll. « Points-Histoire »,1989.Christian DELPORTE, Les crayons de la propagande, Paris, CNRS-Editions, 1993.J. LETHÈVE, La Caricature sous la IIIe République, Paris, Armand Colin, 1961, rééd.1986.

Christian DELPORTE, « La troïka », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 26/09/2022. URL : histoire-image.org/etudes/troika

Ajouter un commentaire

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.

Mentions d’information prioritaires RGPD

Vos données sont sont destinées à la RmnGP, qui en est le responsable de traitement. Elles sont recueillies pour traiter votre demande. Les données obligatoires vous sont signalées sur le formulaire par astérisque. L’accès aux données est strictement limité aux collaborateurs de la RmnGP en charge du traitement de votre demande. Conformément au Règlement européen n°2016/679/UE du 27 avril 2016 sur la protection des données personnelles et à la loi « informatique et libertés » du 6 janvier 1978 modifiée, vous bénéficiez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, de portabilité et de limitation du traitement des donnés vous concernant ainsi que du droit de communiquer des directives sur le sort de vos données après votre mort. Vous avez également la possibilité de vous opposer au traitement des données vous concernant. Vous pouvez, exercer vos droits en contactant notre Délégué à la protection des données (DPO) au moyen de notre formulaire en ligne ( https://www.grandpalais.fr/fr/form/rgpd) ou par e-mail à l’adresse suivante : dpo@rmngp.fr. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter notre politique de protection des données disponible ici en copiant et en collant ce lien : https://www.grandpalais.fr/fr/politique-de-protection-des-donnees-caractere-personnel

Partager sur

Découvrez nos études

Critique de la monarchie de Juillet, les espoirs déçus de 1830

Après l’attentat à la « machine infernale » commis le 28 juillet 1835 par le conspirateur Giuseppe Fieschi contre Louis-Philippe et sa suite, qui…

La Cathédrale de Rodin

La cathédrale comme quintessence de l’art

C'est dans un contexte chargé de symboles que Rodin crée en 1908 une sculpture intitulée La Cathédrale…

L'Éternel cartel - Raoul Cabrol

Capitaliste et " salopard en casquette "

L’Union nationale et les communistes en 1927

Depuis juin 1926, la France est dirigée par un gouvernement d’Union nationale ayant à sa tête…

Capitaliste et
Capitaliste et

L'antisémitisme au cœur de l'Affaire Dreyfus

L’Affaire Dreyfus, la cristallisation de la haine antisémite en France

Au moment de la réalisation de ces documents, la France est marquée depuis…

L'antisémitisme au cœur de l'Affaire Dreyfus
L'antisémitisme au cœur de l'Affaire Dreyfus

La crinoline dans tous ses états

Sous le Second Empire, les jupons superposés (jusqu’à six ou sept) laissent place au jupon à cerceaux, avatar de la crinoline. Mais cette nouvelle…

Armes du peuple, armes du juste milieu

« La Caricature » contre la monarchie de Juillet

« Nous cherchons à nous tenir dans le juste milieu, également éloigné des excès du pouvoir…

La troïka

Cette caricature est extraite de Gringoire, hebdomadaire de droite extrême (1928-1944) dominé par son éditorialiste, Henri Béraud. Le journal, qui…

Regard sur les Anglais au début du XXe siècle

De Paris Ville Monde à la représentation de l’étranger dans L’Assiette au beurre.

Au début du XXe siècle, Paris est marqué par l’…

Vision de la servitude paysanne

A la fin du XIXe siècle, la France demeure un pays largement rural. Les crises successives de l’agriculture ont certes contribué à dépeupler les…

L'impératrice Eugénie vue par les caricaturistes

Sous le Second Empire, malgré l’assouplissement du régime de la presse dans la phase libérale du règne, aucune caricature ne vient défrayer la…
L'impératrice Eugénie vue par les caricaturistes
L'impératrice Eugénie vue par les caricaturistes
L'impératrice Eugénie vue par les caricaturistes