L’ambassadeur turc Mehemet Effendi aux jardins des Tuileries | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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L’ambassadeur turc Mehemet Effendi aux jardins des Tuileries

Date de publication : octobre 2020

Université d'Evry-Val d'Essonne

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Contexte historique

Un témoignage magistral

Débarqué en France en novembre 1720, l’ambassadeur Yirmisekiz Mehemet Effendi (1670-1732) entre dans la capitale le 8 mars suivant. Il réside rue Tournon, à l’hôtel des ambassadeurs extraordinaires avant de rencontrer le jeune Louis XV le 21 mars, un sujet artistique largement couvert. Contrairement à la toile réalisée par Pierre-Denis Martin le travail produit par Charles Parrocel n’est pas le résultat d’une commande officielle. Achevée en 1723, cette œuvre est présentée au Louvre lors du Salon des artistes de 1727 et reçoit une critique élogieuse. En 1739, elle est achetée 3 000 livres par l’administration des Bâtiments du roi et rejoint la collection personnelle de Louis XV.

Un agrandissement du cadre est nécessaire pour sa présentation dans les appartements du château de Versailles, en face d’un tableau réalisé par Adam-François Van der Meulen. Le même sujet, abondamment traité par les artistes, devait être décliné avec une série de tapisseries. Dans ce but, Parrocel réalise deux cartons de grande taille (3,5 mètres sur 7) qui décrivent l’entrée et la sortie du parc des Tuileries. Ils sont exposés sur le palier de l’Escalier des Ambassadeurs, mais ils n’ont jamais été tissés par la manufacture des Gobelins.

Analyse des images

Une entrée extraordinaire

Sur cette toile, le cortège diplomatique turc pénètre dans le jardin des Tuileries par l’esplanade du pont tournant (future place Louis XV et actuelle place de la Concorde). La délégation se présente devant le grand bassin octogonal ouvrant sur la perspective de la Grande Allée conçue par le jardinier André Le Nôtre au XVIIe siècle. Au loin, l’ambassadeur peut apercevoir la façade du palais des Tuileries où l’attendent le Roi et le Régent. Plusieurs sculptures ont été installées dans les jardins depuis le retour de la Cour à Paris après la mort de Louis XIV. Ainsi, trois groupes sculptés apparaissent de la gauche vers la droite : Mercure par Antoine Coysevox, La Seine et la Marne par Nicolas Coustou et Le Tibre par Pierre Bourdict. À l’arrière-plan, le peintre représente également les immeubles de la rue Saint-Honoré et le dôme de l’église Notre-Dame-de-l’Assomption. La foule se masse sur les terrasses supérieures et l’une des deux rampes formant le fer à cheval. Pour mieux observer la scène, différents spectateurs sont perchés dans les arbres.

La délégation est haute en couleurs, avec des tissus luxueux et chatoyants. Une puissante haie d’honneur est formée par les troupes de la Maison militaire du roi. La qualité de la représentation des soldats et des chevaux démontre que l’artiste maîtrise parfaitement le registre militaire, avec ensuite des tableaux dédiés aux prises d’armes de Louis XV. Au premier plan, les Chevau-légers de la garde du roi font face au régiment de la Garde française dont plusieurs drapeaux d’ordonnance flottent au vent. Sur la gauche de l’œuvre, l’ambassadeur Effendi arbore un caftan bleu foncé doublé de marte-zibeline, une couleur distincte de la version verte du tableau de Martin. Couvert d’un turban blanc, l’émissaire du sultan Ahmet III est protégé par de nombreux serviteurs turcs et français, à pied et à cheval. À sa droite, il est escorté par le prince de Lambesc et à sa gauche par Nicolas-François Rémond, introducteur des ambassadeurs auprès du roi de France. Enfin, il est précédé par son fils Mehemet Saïd Pacha, vêtu d’un caftan rouge. Monté sur une jument dont la bride est garnie d’or et de pierreries, celui-ci tient la lettre que le Grand Seigneur de la Sublime porte adresse au jeune souverain français.

Interprétation

Le spectacle des Turqueries

Issu d’une grande famille de peintres, dont le père représentait déjà les faits d’armes de Louis XIV, Charles Parrocel (1688-1752), manie aussi le pinceau comme outil d’expression artistique. D’abord pensionnaire du roi à l’Académie de France à Rome, il revient à Paris au début de l’année 1721, lors du séjour de l’ambassadeur turc. Preuve que les « turqueries » sont à la mode au début du XVIIIe siècle, ce tableau est complémentaire de celui réalisé par Pierre-Denis Martin, élève de Parrocel père, avec le convoi diplomatique de l’ambassade turque traversant la Seine après son entrevue avec Louis XV le 21 mars 1721. L’action représentée par Parrocel fils se déroule le même jour, peu avant midi, lorsque l’ambassadeur entre dans l’enceinte des Tuileries. Avec un tel niveau de détails, il est probable que le peintre assiste à l’événement, réalise des croquis sur place, puis entame son sujet rapidement.

Quatre ans après le voyage du tsar Pierre Ier, cette grande ambassade turque souligne la place que la France tient encore sur l’échiquier international, malgré les déboires des derniers conflits du règne de Louis XIV. Même s’il n’est pas majeur, le jeune Louis XV tient à marquer son rang en impressionnant l’hôte venu le complimenter. Dans ses mémoires, le duc de Saint-Simon est séduit par le circuit emprunté le 21 mars : « On approuva fort le chemin qu’on fit prendre à cet ambassadeur, surtout celui du jardin des Tuileries, avec tout cet air si martial de ce grand nombre des plus belles troupes, et de l’avoir fait retourner par le quai des Tuileries et par celui des Théatins, qui sont les endroits où Paris paraît le mieux. »

Par sa mise en scène et son caractère rarissime, ce séjour attise la curiosité des Parisiens. Les sujets du roi de France sont captivés par cette suite chamarrée et pittoresque. La même année, la publication des célèbres Lettres persanes de Montesquieu confirme la mode de l’exotisme qui imprègne le premier XVIIIe siècle. Dans les jours suivant l’entrevue, l’ambassadeur multiplie les visites, rencontre le régent Philippe d’Orléans et séjourne pendant cinq jours à Versailles. Selon la relation d’Effendi (Le paradis des infidèles), ce voyage habilement négocié par le marquis de Bonnac, ambassadeur de France à Constantinople, doit « affermir l’étroite et ancienne amitié des deux Empires ». Il s’agit de renouveler les capitulations qui garantissent aux deux États des droits et privilèges depuis l’alliance nouée entre François Ier et Soliman le Magnifique au début du XVIe siècle. L’exercice est réussi et en 1742, c’est Mehemet Saïd Pacha qui succède à son père avec une seconde ambassade.

Bibliographie

Visiteurs de Versailles : Voyageurs, princes, ambassadeurs (1682-1789), Paris, Gallimard, 2017.

Lucien BÉLY, Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV, Paris, Fayard, 1990.

Lucien BÉLY, Les relations internationales en Europe : XVIIe-XVIIIe siècles, Paris, Presses universitaires de France, 1992.

Mehmed EFENDI, Le paradis des infidèles : Un ambassadeur ottoman en France sous la Régence, Paris, La Découverte, 2004.

Fatma MÜGE GÖÇEK, East Encounters West: France and the Ottoman Empire in the Eighteenth Century, Oxford, Oxford University Press, 1987.

Jean-François SOLNON, L’Empire ottoman et l’Europe, Paris, Tempus, 2017.

Stéphane YERASIMOS, Explorateurs de la modernité : Les ambassadeurs ottomans en Europe, Genèses, Sciences sociales et histoire, n°35, 1999, p. 65-82.

Pour citer cet article
Stéphane BLOND, « L’ambassadeur turc Mehemet Effendi aux jardins des Tuileries », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 22 octobre 2020. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/ambassadeur-turc-mehemet-effendi-jardins-tuileries
Glossaire
  • Turquerie : Objets, tapisserie, décors intérieurs ou divertissements d'inspiration ottomane (turque). Au XVIIIe siècle, il y a fort un engouement des turqueries notamment à la cour du roi
  • Commentaires
    Lafayette (de), Madame, comtesse de La Fayette Elle Louis, l'Ancien (1612-1689), Ferdinand II (dit) Michel Odieuvre, éditeur // album Louis-Philippe