Le monde en miniature | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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  • Type de Fuégiens
    Groupe d'hommes, de femmes et d'enfants photographiés à l'occasion de l'exhibition ethnographique des Fuégiens au Jardin d'acclimatation en 1881. Réalise le contretype : Maison Radiguet & Massiot (fondée en 1899). Ancienne collection : Laboratoire d'Anthr

    PETIT Pierre Lanith (1831 - 1909)

  • Groupe des Omaha
    Groupe des Omaha Bonaparte Roland (1858-1924) ,  photographe

    BONAPARTE Roland (1858 - 1924)

  • Deux lutteurs (1910)
    Jardin d'acclimatation (l'Afrique mystérieuse). Deux lutteurs (1910)

Le monde en miniature

Date de publication : juin 2020

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Contexte historique

À la conquête du monde

Des Fuégiens de Patagonie en 1881 aux « mystérieux » lutteurs africains de 1910 en passant par les Indiens d’Amérique Omaha en 1893, le visiteur du Jardin d’Acclimatation de Paris a pu venir ausculter tout un ensemble de peuplades exotiques par la couleur de leur peau et leur façon de vivre. Le photographe Pierre Petit (1831-1909), le prince géographe Roland Bonaparte (1858-1924) et leurs collègues anonymes ont multiplié les clichés destinés tant aux collections ethnographiques qu’à la commercialisation par carte postale.

C’est également l’époque des cirques et des « freak shows », des ménageries et des cabinets de curiosité, qui attirent un public avide de nouveauté et d’étrangeté. À la suite du pionnier Hagenbeck à Hambourg (1874), le Jardin a lancé la mode à Paris en 1877, comblant les attentes des visiteurs entre les différentes expositions universelles et coloniales où l’on exhibe un ou plusieurs « villages » (nègre, annamite, etc.).

Analyse des images

L’art de la reconstitution

Pierre Petit a photographié un groupe de Fuégiens de Patagonie en plein Bois de Boulogne au Jardin d’Acclimatation, comme il l’indique sur la carte qu’il commercialise par la suite. Le document imprimé sur papier fort porte par ailleurs le nom du professionnel et l’adresse de son atelier, et précise que le cliché est « déposé », c’est-à-dire protégé de toute copie non autorisée. L’image proprement dite offre au regard deux enfants, trois femmes, trois jeunes hommes et deux hommes plus mûrs, tous presque nus. Deux tiennent des arcs (sans flèches) et l’un une lance. Ils sont accroupis sur un fond de végétaux caractéristiques du climat tempéré, qui paraissent avoir été installés pour faire écran. Les visages sont fermés, les bouchent forment des rictus, les regards sont légèrement inquiets.

Deux ans plus tard, Roland Bonaparte tire parti de la venue d’Indiens d’Amérique du Nord pour réaliser une série entière de prises de vues. À côté des clichés individuels de face et de profil, qui annoncent les méthodes anthropométriques de Bertillon, il documente aussi l’installation temporaire de ces représentants de la tribu Omaha parés des attributs attendus de ce type de « sauvages » : plumes dans les cheveux, colliers de perles, tuniques brodées et les inévitables tomahawks. Plus détendus que les Fuégiens, ils posent ici dans un mélange singulier de reconstitution d’après-nature et de cadre européen : en arrière-plan se dresse non seulement un tipi, mais une case africaine ; le treillis de bois, les chaises paillées et les arbres trahissent l’envers du décor aux portes de la capitale française.

Le cliché des deux Africains de l’Ouest qui s’affrontent dans une lutte très statique fait partie d’une importante série de cartes postales éditée par ND Phot[ographe], « L’Afrique mystérieuse », avec le n°66. Sur le fond des arbres du bois de Boulogne, toujours, les agents du jardin ont recréé un habitat traditionnel composé de végétaux exotiques et ont semble-t-il habillé les bâtiments permanents du même costume. Au premier plan, fixant de façon professionnelle l’objectif, deux hommes musclés, solidement campés sur leurs pieds, miment une prise. Comme le veut l’usage pour des « nègres », ils sont torse nu ; leur vêtement se compose d’un pantalon de toile large et d’une série d’objets qui rappellent des amulettes. Le crâne rasé et l’attitude font songer aux gladiateurs de l’époque romaine.

Interprétation

Des culture différentes

Les spectateurs des exhibitions jugent à divers degrés l’authenticité des scènes qu’on leur présente, mais la curiosité brute l’emporte sur la volonté de savoir comment les « sauvages » sont parvenus jusqu’à eux. Les Fuégiens ont par exemple été transplantés par un certain Waalen, installé de longue date en Terre de Feu. Ils attirent en septembre et octobre 1881 pas moins de 400 000 visiteurs. Ces Patagoniens forment l’une des premières cohortes d’un groupe qui a totalisé quelque 40 000 indigènes. Un siècle durant, ils furent recrutés comme figurants et donnèrent des représentations dans une trentaine de pays, en Europe, en Amérique et en Asie (Japon et Chine). À la différence des Fuégiens, les 19 Omahas étaient déjà en partie alphabétisés et évangélisés, et sont surtout habitués à jouer un rôle fixé par les shows comme celui de Buffalo Bill. Ils ont ainsi négocié des conditions particulières et produisent sur place un artisanat élémentaire destiné à la vente. La tendance commerciale l’a en effet rapidement emporté à Paris sur les enjeux scientifiques. On le voit chez le prince « anthropologue », qui cherche usuellement à fixer des types sur gélatine, mais dont le cliché se rapproche ici de la démarche de Petit : il se sert du décor pour ébaucher un récit… et assurer la vente de cartes par dizaines de milliers.

Dans la décennie 1890, le Jardin perd le monopole des exhibitions et la focale se déplace vers l’Afrique noire, de l’Ouest notamment où la France a étendu son empire. On expose les peuples comme des richesses à exploiter et des humains à civiliser. L’exhibition de l’Autre permet ainsi une réassurance identitaire pour des États-nations en construction, dans une ère de bouleversement social et anthropologique majeur (exode rural, avènement de la vitesse). En 1910, la présence des « nègres » et la reconstitution de villages est désormais un must de toute exposition d’envergure. L’ambition de la saison 1910 dépasse tout ce qui a été entrepris jusque-là : c’est toute l’Afrique dont on prétend dévoiler les « mystères ». L’ethnocentrisme européen n’a pas varié depuis les années 1870. Seuls quelques rares connaisseurs et les anticolonialistes minoritaires osent critiquer les formes dégradantes de ce genre de spectacle conçu pour engendrer d’importants revenus dont les figurants ne perçoivent qu’une infime partie. Leurs exhibitions doivent se conformer non plus à l’expérience vécue hors d’Europe qu’on chercherait à décrire pour ceux qui ne peuvent voyager, mais à l’opinion caricaturale que se font les Européens de ces modes de vie préindustriels. La négation d’une culture pourtant authentique aveugle les Européens qui se rassurent de la supériorité de leur civilisation ; les indigènes, eux, finissent par perdre leurs coutumes à force d’en proposer un simulacre.

Bibliographie

Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Sandrine Lemaire (dir.), Zoos humains et exhibitions coloniales : 150 ans d’inventions de l’Autre, Paris, La Découverte, 2011.

Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Nanette Jacomijn Snoep (dir.), Exhibitions : L'invention du sauvage, Paris, Actes Sud, Musée du Quai Branly, 2011.

Jean Copans, Jean Jamin, Aux origines de l'anthropologie française, Paris, J-M Place, 1994.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Le monde en miniature », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 29 octobre 2020. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/monde-miniature
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