Les Ateliers nationaux au Champ-de-Mars

Les Ateliers nationaux au Champ-de-Mars

Date représentée : Mars 1848

Estampe.

© RMN-Grand Palais / Agence Bulloz

Lien vers l'image

02-017092

Les Ateliers nationaux

Date de publication : Février 2010

Auteur : Alexandre SUMPF

Les ateliers nationaux, « moment » de l’année 1848

À l’issue de la révolution de février 1848, la IIe République est établie, mettant fin à la monarchie de Juillet (1830-1848). Alimenté par une crise économique et sociale, le mécontentement des classes populaires de Paris (qui a joué un rôle déterminant dans les événements de février) est l’une des premières préoccupations du gouvernement provisoire. Dès le 25 février, Louis Blanc proclame le droit au travail. Les 26 et 27 février, le ministre des Travaux publics Marie ouvre les ateliers nationaux, destinés à employer les ouvriers et artisans des grandes villes en chômage forcé. L’État entend ainsi fournir, organiser et financer le travail, et payer, voire soigner les ouvriers. Affectés le plus souvent sur divers chantiers publics, les travailleurs, par ailleurs membres de la garde nationale, sont regroupés militairement en escouades, brigades et compagnies. Mais le nombre de demandeurs ne cesse de croître, des hommes affluant même de toute la province. Dès le mois d’avril, plus de 100 000 inscrits sont ainsi pris en charge, alors que le nombre de chantiers ne suffit plus à leur fournir du travail. La victoire des républicains conservateurs ou modérés aux élections de l’Assemblée constituante du 23 avril précipite la dissolution des ateliers nationaux, jugés inefficaces, coûteux et dangereux. Prononcée le 21 juin, elle provoque des révoltes ouvrières et populaires à Paris du 23 au 26 juin, que le général Cavaignac réprime dans le sang (4 000 morts et 4 000 prisonniers).

Une illustration pédagogique

L’estampe Les Ateliers nationaux au Champ-de-Mars est une gravure anonyme tirée d’un ouvrage inconnu : on peut penser qu’elle illustre un texte « historique » qui en décrit et en explique le rôle ainsi que la signification sociale et politique. Largement diffusé, notamment auprès des travailleurs dont beaucoup ne lisent pas ou peu, ce genre d’images joue un rôle fondamental dans la culture politique du temps, entre histoire et édification. Ici, la représentation a une fonction « éducatrice » évidente. La scène se déroule bien sur le Champ-de-Mars – au fond de l’image apparaissent les bâtiments de l’École militaire. Un Champ-de-Mars au sol nu et accidenté, car d’importants travaux d’aménagement et de terrassement ont été lancés en mars 1848 pour l’aplanir et y planter des arbres. Une grande activité règne sur ce chantier dont l’artiste a rendu l’ampleur jusque dans les lointains où hommes et chevaux s’affairent en grand nombre.

Plusieurs groupes, souvent composés de trois personnes vêtues à la « quarante-huitarde » (foulard, ceinture de tissu, chapeau, barbe courte), attirent l’attention. À gauche, deux ouvriers au repos (l’un allongé et l’autre assis) boivent du vin et discutent. Derrière eux, trois hommes semblent à la fois participer aux travaux et les surveiller : deux sont munis de pelles, le troisième tient aussi un manche en main. Celui du centre est en uniforme. Bien que l’on ne discerne pas son brassard, il s’agit sans doute de l’un des « escouadiers » ou brigadiers chargés d’encadrer les groupes d’ouvriers – au nombre de 11 pour une escouade et de 55 pour une brigade. Au centre de la gravure apparaît une femme venue nourrir les ouvriers ; assise sur une brouette, elle tient son jeune enfant à la manière d’une Madone. À sa gauche figurent trois hommes en grande discussion : celui de droite est un ouvrier probablement responsable de la partie technique des travaux ; quant aux deux autres, habillés en « civil », ils jugent certainement de l’avancée du chantier pour en rendre compte au gouvernement. Juché sur une charrette au second plan, un homme semble haranguer la foule. La présence de trois drapeaux non pas tricolores, mais rouges, vient confirmer la place que tient la politique dans cette scène.

Les ateliers nationaux, une nouvelle société en chantier

La gravure résume les ateliers nationaux : fresque exhaustive, elle vise à en montrer tous les aspects. Le travail tout d’abord, puisqu’il s’agit d’un vrai chantier, où les hommes travaillent effectivement. Il s’agit de rappeler que, durant leur courte existence, les ateliers ont réalisé leur mission : employer de nombreux ouvriers sur de grands chantiers publics. Le second plan figurant une masse indistincte de travailleurs suggère un certain gigantisme, qui témoigne de l’efficacité de la mesure. L’organisation du travail et des ateliers ensuite, puisque les groupes du premier plan présentent aussi ceux qui encadrent les ouvriers.

Mais les ateliers nationaux sont aussi un lieu de sociabilité, de discussion, de réunions et d’effervescence voire d’agitation politique, bien rendus par le graveur. Les échanges semblent sérieux et animés, et sans doute évoque-t-on aussi bien les travaux que la situation politique très mouvementée des premières semaines de la IIe République. Lieu d’une prise de conscience ouvrière, les ateliers nationaux ont conduit à diverses expérimentations politiques et syndicales, comme la création de corporations destinées à peser sur le gouvernement. La réunion politique et ses symboles rappellent l’épisode de février 1848, où le Champ-de-Mars (l’endroit est hautement symbolique) fut le théâtre d’affrontements, et où, selon Lamartine, l’on préféra un temps le drapeau rouge (comme ici) au drapeau tricolore. Dans ce contexte révolutionnaire, dû aussi au fait que nombre de ces ouvriers sont des gardes nationaux chargés de défendre la République, la scène peut alors évoquer le mouvement de mars (pour obtenir le report des élections), les discussions autour de la manifestation du 15 mai (pour s’opposer aux projets des conservateurs arrivés au pouvoir) ou encore un prélude aux journées de juin : les ouvriers au travail apprennent la fermeture des ateliers et commencent à se réunir.

Les ateliers apparaissent donc comme le lieu de mouvements (des corps et des esprits) où le travail, réelle question politique, est devenu inséparable du contexte révolutionnaire, d’une prise de conscience ouvrière et d’une certaine forme de lutte sociale.

Maurice AGULHON, Les Quarante-Huitards, Paris, Gallimard, coll. « Archives », 1975.

Émile THOMAS, Histoire des Ateliers Nationaux, Paris, Michel Lévy frères, 1848.

Philippe VIGIER, La Seconde République, Paris, P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 1996.

Alexandre SUMPF, « Les Ateliers nationaux », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 16/08/2022. URL : histoire-image.org/etudes/ateliers-nationaux

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