Madame, comtesse de La Fayette

Madame, comtesse de La Fayette

H. : 17,3 cm

L. : 12,3 cm

Château de Versailles, Dist. RMN - Grand Palais / image château de Versailles

http://www.photo.rmn.fr

11-500487 / LP33.90.2

La comtesse de La Fayette

Date de publication : Décembre 2017

Auteur : Jean HUBAC

Le portrait perdu d’une précieuse

Fils du peintre flamand Ferdinand Elle, célèbre portraitiste naturalisé sous le règne de Louis XIII, Louis Elle, dit lui-même Ferdinand II, naît à Paris en 1612. Peintre du roi, il fait partie du cercle des fondateurs de l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1648, puis y enseigne à partir de 1659, en dépit de sa foi réformée. Le raidissement de la politique anti-protestante l’oblige à abjurer sa confession en 1686 pour réintégrer l’Académie, dont il avait été exclu en 1681. À son décès, il passe pour avoir poursuivi l’œuvre portraitiste de son père en usant d’une liberté formelle qui favorise l’expression naturelle du visage ou des poses, selon la tradition du portrait réaliste dont il est un illustre représentant à Paris.

Parmi ses nombreux modèles figure la comtesse de La Fayette. Femme du monde et d’esprit proche de madame de Sévigné, Marie-Madeleine Pioche de La Vergne (1634-1693) fait partie de la société de ces femmes savantes ou de ces précieuses que Molière met en scène. Elle fréquente les salons littéraires où elle se distingue par sa culture et son intelligence. Comme d’autres précieuses, elle refuse d’être assimilée au commun des femmes et participe à « une avant-garde féminine à un moment où on assiste à la naissance des femmes de lettres » (Philippe Sellier). Pourtant, elle aime le secret et entoure ses publications d’un épais anonymat, ne pouvant admettre faire profession d’auteur tout en étant femme et aristocrate. Issue en effet d’une petite noblesse de robe, elle fréquente les milieux éclairés de Paris et devient dame d’honneur d’Anne d’Autriche après la Fronde. Elle s’introduit dans des milieux où l’esprit est à l’honneur, tant à la Cour qu’à la Ville, et entretient des relations rapprochées avec le réseau janséniste. Parmi ses œuvres, elle publie de manière anonyme en 1678 un roman à succès, La Princesse de Clèves, en inscrivant sa trame narrative dans l’histoire et dans l’épaisseur des sentiments amoureux. Son amitié (platonique ?) avec le duc de La Rochefoucauld la laisse malheureuse après la mort de celui-ci (1680), et le décès de son mari en 1683 achève sa conversion à Dieu, qu’elle rejoint en 1693.

Une noble femme de lettres et d’esprit

Représentée de trois quarts et légèrement tournée vers la gauche, assise sur une chaise qui disparaît sous les tissus de la robe, Marie-Madeleine Pioche de La Vergne prend une pose mélancolique. En s’appuyant sur son coude, elle semble rêver ou céder à l’imagination, le regard absorbé et perdu dans un ailleurs que l’on peut aisément lier à la culture dont elle passait pour être porteuse, bien que les lecteurs postérieurs pourront y voir surtout une allusion à sa fonction d’écrivaine de prose romanesque. Sa chevelure, maintenue par une série de perles, cède à la mode du milieu du XVIIe siècle. Ce portrait campe la femme d’esprit et de lettres dans une forme de modestie et de simplicité (aucun bijou ne vient habiller sa poitrine, ses bras ou sa robe) que la comtesse de La Fayette semblait effectivement affectionner : seul l’esprit tient lieu d’apparat pour cette femme qui se plaignait de ne pas être assez belle.

Les jugements de ses contemporains ont laissé de la comtesse de La Fayette une appréciation positive, alors qu’ils ignorèrent longtemps qu’elle était l’auteure de ses romans puisqu’elle s’appliquait à rester anonyme au point de nier la maternité de La Princesse de Clèves lorsqu’on la soupçonnait d’en être l’écrivaine. Charles Sorel voyait derrière l’auteur anonyme de La Princesse de Montpensier (1662) « une personne de haute condition et d’excellent esprit, qui se contente de faire de belles choses, sans que son nom ne soit jamais publié » (Bibliothèque française, 1667). Jean Donneau de Visé se fait quant à lui plus physionomiste lorsqu’il écrit dans L’Amour échappé en 1669, grimant l’identité de l’intéressée sous le pseudonyme d’Hypéride : « Hypéride a la taille agréable, et beaucoup d’agréments dans le visage […]. Jamais on n’eut plus d’esprit et de discernement qu’elle en a. Elle sait non seulement tout ce que les femmes d’esprit doivent savoir, mais encore tout ce qui peut faire passer les hommes pour galants et habiles. Outre sa langue où elle se fait admirer, elle en sait cinq ou six autres, et a lu tout ce qu’il y a de beaux livres en toutes ces langues. Elle écrit parfaitement bien, et n’a nul empressement de montrer ses ouvrages. »

Une gravure de reproduction pour dire la postérité

Louis Elle s’est lui-même adonné à la gravure de reproduction, permettant ainsi à ses portraits d’être diffusés parmi un public choisi. Au XVIIIe siècle, la volonté de mettre en valeur les gloires de la France, parmi lesquelles madame de La Fayette, donne au portrait de la femme de lettres par Louis Elle une réelle postérité, à tel point que la gravure, largement diffusée par la baisse des coûts de fabrication au XIXe siècle, conserve la trace du portrait initial aujourd’hui perdu. C’est le graveur Étienne Jehandier Desrochers qui fixe avant 1741 l’estampe d’après le portrait de Louis Elle et c’est cette dernière qui sert ensuite de modèle pour dupliquer le portrait de madame de La Fayette.

Avec la gravure, le portrait change de sens : initialement marque traditionnelle de la présence au monde d’une femme noble qui souhaitait laisser dans la société qu’elle fréquentait la trace de son intelligence et de sa culture, le portrait de la comtesse de La Fayette incarne rapidement l’archétype de la femme écrivaine dont la plume a contribué à la gloire du Grand Siècle – l’anonymat de La Princesse de Clèves ne sera réellement levé qu’en 1780. Pourtant, aucun attribut précis ne vient orienter une telle lecture ; c’est simplement l’effet d’une projection extérieure de tout ce que charrie l’imaginaire littéraire sur le portrait de madame de La Fayette.

Roger DUCHÊNE, Madame de La Fayette, Paris, Fayard, 2000.

Madame de LA FAYETTE, Œuvres complètes, édition établie, présentée et annotée par Camille ESMEIN-SARRAZIN, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 2014.

Élodie VAYSSE, Les Elle « Ferdinand », la peinture en héritage. Un atelier parisien au Grand Siècle (1601-1717), thèse de l’École des Chartes, 2015.

Jean HUBAC, « La comtesse de La Fayette », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 08/08/2022. URL : histoire-image.org/etudes/comtesse-fayette

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