Dans un café dit aussi L'Absinthe

Dans un café dit aussi L'Absinthe

Verlaine au café Procope

Verlaine au café Procope

Dans un café dit aussi L'Absinthe

Dans un café dit aussi L'Absinthe

Auteur : DEGAS Edgar

Lieu de conservation : musée d’Orsay (Paris)
site web

Date de création : 1876

Date représentée :

H. : 92 cm

L. : 68,5 cm

Huile sur toile

© RMN - Grand Palais (musée d'Orsay) / Adrien Didierjean

Lien vers l'image

RF 1984 - 18-521667

La « Fée verte »

Date de publication : Janvier 2006

Auteur : Myriam TSIKOUNAS

Jusqu’à la fin des années 1870, les hygiénistes français véhiculent l’idée que l’alcoolisme est l’apanage des « classes ouvrières ». Durant la décennie suivante, face à la forte augmentation de la consommation d’absinthe, ouvertement dégustée aux terrasses des cafés chic, les médecins sont obligés d’admettre que l’on boit dans toutes les couches de la société. Dès lors, la « fée verte » est accusée, en raison de son fort titrage alcoolique (70°) et de ses essences nocives, de tous les maux. On lui reproche non seulement de détériorer les organes digestifs et de provoquer des insomnies, mais de conduire à l’aliénation mentale, voire au crime, et, dans le prolongement des théories de l’hérédo-dégénérescence, de ne pas disparaître avec l’individu absinthique mais de se transmettre à sa descendance.

Pourtant, la prohibition de l’absinthe le 16 mars 1915, en pleine guerre, est purement symbolique puisque les alcooliers mettent rapidement sur le marché des anisés similaires.

Le tableau de Degas et l’eau-forte de Cesare Bacchi offrent plusieurs points communs.
Les deux œuvres représentent des artistes célèbres dans les années 1870, le graveur sur cuivre Marcellin Desboutin et l’actrice Ellen Andrée dans le premier cas, le poète et romancier Verlaine dans le second. Par ailleurs, elles montrent des personnages que les amateurs d’expositions ont pu voir, peu de temps auparavant, dans des poses et sous des apparences bien différentes.

Marcellin Desboutin est, en 1876, L’Artiste de Manet. Il apparaît sur cette toile, debout au centre du cadre et « en majesté », fixant le spectateur. Svelte et très droit dans son costume en velours bleu brillant, la cravate blanche bien nouée, il se détache du fond du champ, de couleur ocre. Quelques mois plus tard, dans L’Absinthe, l’homme est moins fringant et tout, dans sa posture, signifie le relâchement. Voûté et la cravate mal nouée sur un habit ouvert, il est assis les yeux dans le vide. Désœuvré, il ne regarde pas sa compagne qui, elle, semble hébétée. Les deux artistes font corps avec la brasserie. Non seulement leurs cheveux, leurs vêtements et leurs souliers sont du même marron que la banquette, mais le reflet sombre de leur tête apparaît dans la glace qui se trouve derrière eux et paraît les happer.

En apparence, Cesare Bacchi reprend la photographie « Verlaine au Procope ». Pourtant, les deux images sont loin d’être identiques. Si l’aquafortiste copie scrupuleusement le décor du café et les ustensiles chargés d’exprimer le rituel de l’absinthe, en revanche, il vieillit considérablement le poète, dont les traits ne sont plus lisses mais burinés, dont les épaules ne sont plus droites mais tombantes, dont la barbe n’est plus bien taillée mais en bataille.

Ainsi, par des procédés purement picturaux, Degas comme Bacchi traduisent-ils les dégâts irrémédiables causés par la « fée verte ». Mais cette boisson, dont la consommation augmente brutalement durant les années 1870 en raison d’une crise viticole passagère due au phylloxéra et au mildiou, a été la victime émissaire idéale pour au moins trois raisons. Avant tout, elle gêne les vignerons. Comme le prouvent les manchettes du Matin, « À bas l’absinthe ! » (20 novembre 1906) puis « Pour le vin contre l’absinthe » (15 juin 1907), la presse a relayé non seulement les ligues antialcooliques, mais aussi les viticulteurs qui n’arrivaient plus à écouler leur production. Le Petit Parisien, L’Intransigeant, Le Petit Journal, L’Aurore… : tous ont publié les opinions d’éminents médecins comme celles exprimées par le monde, inquiet, de la vigne, qui a réagi avec virulence. Ensuite, contrairement à la plupart des autres boissons distillées, la « fée verte » n’est pas bue par les couches les plus déshéritées de la société française, mais par les militaires, les étudiants, et les femmes qui la dégustent, au vu de tous, dans des établissements publics et démontrent ainsi qu’elles ne sont pas uniquement des martyres de l’alcoolisme masculin. L’absinthe est enfin spécialement appréciée d’auteurs contestataires comme Musset, Poe, Baudelaire, Verlaine... ce qui déplaît à des dessinateurs et romanciers conservateurs comme Léon Daudet ou Adolphe Willette, lesquels partent en croisade « pour les boissons fermentées, contre l’absinthe ; pour la tradition contre la révolution ». Peut-être ont-ils pressenti que ces images d’artiste maudit toxicomane allaient devenir un stéréotype, car elles accréditent l’idée romantique d’une inspiration venue d’ailleurs. Et si ces clichés sont bien évidemment sans fondement scientifique, si rien ne prouve que la « muse verte » a favorisé le talent, ils ont néanmoins eu d’inévitables répercussions sur le réel. Pour preuve la récente photographie du chanteur Renaud — ex-grand buveur de pastis – qui illustre la pochette de l’album Boucan d’enfer est la copie conforme de Verlaine au Procope.

Henri BALATESTA, Absinthe et absintheurs, Paris, Marpon, 1860.

Marie-Claude DELAHAYE, L’Absinthe. Histoire de la fée verte, Paris, Berger-Levrault, coll. « Arts et Traditions populaires », 1983.

Marie-Claude DELAHAYE, L’Absinthe. Art et histoire, Paris, Trame Way, 1990.

Thierry FILLAUT, L’Alcool, voilà l’ennemi ! L’Absinthe hier. La publicité aujourd’hui, Rennes, éd. de l’E.N.S.P., coll. « Contrechamp », 1997.

Myriam TSIKOUNAS, « La « Fée verte » », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 05/10/2022. URL : histoire-image.org/etudes/fee-verte

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