Guerre contre l'Espagne pour les droits de la reine

Guerre contre l'Espagne pour les droits de la reine

Date de création : 1678

Date représentée : 1667

Huile sur toile marouflée. Camaïeu imitant un bas-relief de bronze sur fond d'or. Plafond de la galerie des glaces : troisième partie intermédiaire

© RMN - Grand Palais (Château de Versailles) / René-Gabriel Ojeda / Franck Raux

Lien vers l'image

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La guerre de dévolution

Date de publication : Juin 2017

Auteur : Jean HUBAC

Revendiquer les droits de la reine

Le décès du roi d’Espagne Philippe IV, survenu le 17 septembre 1665, réveille les appétits dynastiques de Louis XIV, qui réclame pour son épouse Marie-Thérèse, fille aînée du défunt, une série de places et de territoires situés au nord et à l’est du royaume de France (Brabant, Luxembourg, Anvers, Namur, Franche-Comté…). Les juristes français, mobilisés pour l’occasion, s’appuient sur une coutume brabançonne, le « droit de dévolution », pour légitimer l’héritage échéant à Marie-Thérèse, enfant du premier lit de son père. Louis XIV saisit le non-paiement des 500 000 écus de dot de sa femme, qui devaient compenser la renonciation de ses droits à la succession espagnole, pour contester le testament de Philippe IV. Afin de faire respecter les droits de la reine, Louis XIV déclenche la guerre dite « de dévolution » au printemps 1667. Ses armées s’emparent de nombreuses villes et de la Franche-Comté, permettant aux panégyristes de déployer à l’envi l’image glorieuse du roi de guerre victorieux. La paix d’Aix-la-Chapelle, signée le 2 mai 1668, scelle la victoire de Louis XIV et marque à la fois l’affirmation de la prépondérance française sur le continent et l’inquiétude grandissante que suscite la politique expansionniste du roi de France en Europe. En représentant Louis XIV au moment du choix de faire la guerre à l’Espagne, le premier peintre du roi Charles Le Brun saisit la prise de décision qui assure à la France une position de force en Europe occidentale.

La peinture octogonale de Le Brun, à qui échoit la maîtrise d’œuvre du programme iconographique de la galerie des Glaces du château de Versailles – dans la continuité de celle des Grands Appartements –, s’inscrit au sein d’une vaste composition savamment agencée tout à la gloire du roi de guerre et réalisée entre 1679 et 1684. Figurant au plafond de la galerie, la toile est réalisée dans un camaïeu imitant un relief de bronze sur fond d’or. Elle flanque, mais dans un format beaucoup plus petit, la pièce centrale de la voûte (« Le Roi gouverne par lui-même 1661 » et « Fastes de puissances voisines de la France »), faisant pendant à une allégorie de la paix d’Aix-la-Chapelle.

Mars au service de Thémis

Louis XIV, cuirassé à l’antique, est représenté en mouvement, marchant avec une mâle assurance vers ses armées situées en contrebas à droite et tournant son visage vers la gauche, où il puise son inspiration et la légitimité de son action auprès de Thémis, accompagnée de ses attributs traditionnels (la balance et l’épée). Le nuage sur lequel est solidement assise l’allégorie de la justice s’élève et se poursuit derrière le roi pour supporter Mars, dieu de la guerre sommé d’un casque à panache et armé d’une épée et d’un bouclier. L’enfant qui accompagne Thémis, Hymen, porte le flambeau de la vérité qui éclaire à la fois la scène et les motivations de la guerre déclenchée par le roi de France contre l’Espagne. Rendre visible la justesse et la justice de la cause défendue par le roi, c’est également mener une entreprise de dévoilement qui rend transparente et légitime la volonté louis-quatorzienne, contrainte de faire la guerre pour défendre les droits de son épouse Marie-Thérèse. Le phylactère tenu par la Renommée est justement le « manifeste qui contient les raisons qui attirèrent la guerre en Flandre pour les droits de la reine que l’Espagne refusait » (Mercure galant, décembre 1684). Il s’agit du Traité des droits de la reine envoyé à la reine-régente d’Espagne et qui expose les motifs de la position française.

Le parallélisme entre Louis XIV et Mars – équipés de la même cuirasse, orientés dans la même direction et inspirés par la même Justice – impose une lecture allégorique au spectateur : au centre de la composition, Louis XIV incarne la guerre juste et légitime, dont il pointe la direction de sa main gauche et qui ne pourra se conclure que par la victoire qu’annonce la Renommée au moyen de sa trompette. Avec cette représentation, Le Brun campe un roi qui prend les armes par nécessité, « pour signifier que la guerre était le seul moyen de tirer raison du tort qui lui était fait » (François Charpentier, 1684).

Roi de guerre, Louis XIV tient fermement dans sa main droite le bâton de commandement qui signifie son autorité militaire. C’est justement son bras droit qui occupe le centre de la toile, comme si toute la volonté royale se précipitait dans une action résolue qui rend concret et réel l’engagement performatif du monarque.

L’art au service de la gloire dynastique

Œuvre collective sous la direction de Charles Le Brun, la galerie des Glaces a été entreprise au lendemain de la guerre de Hollande pour célébrer les victoires de Louis XIV et les moments-clés de son règne depuis 1661, et particulièrement au cours de cette dernière guerre (1672-1678) et de celle de dévolution (1667-1668). Elle a pour vocation de rendre compte d’une monarchie triomphante et supérieure, dont la vitalité tient en la personne royale et en son action admirable. La toile sur les raisons de la guerre de dévolution rend compte de la tension entre l’inspiration mythologique – qui renvoie au premier choix programmatique de Le Brun – et l’inscription dans la réalité de l’histoire du règne – qui suit la réorientation thématique consécutive à la paix de Nimègue (1678). Elle représente un roi qui rivalise de vertu et de gloire avec les héros et les dieux qui l’inspirent et l’accompagnent, et contribue à la « densité allégorique » du plafond de la galerie des Glaces (N. Milovanovic).

La peinture s’inscrit pleinement dans la continuité du discours en légitimité des droits de la reine à la succession d’Espagne et des droits du roi à réclamer l’hoir de son épouse, y compris par la force. L’objectif est bien de faire passer pour légitime défense une guerre dont les opposants à la France ne manquent pas de souligner le caractère agressif et annexionniste. Paradoxalement en effet, l’entreprise apologétique d’une telle peinture célèbre un événement qui inspire également les détracteurs et les ennemis de Louis XIV, qui commencent à forger l’image noire du Roi-Soleil.

Pierre ARIZZOLI-CLEMENTEL (dir.), Versailles, Citadelles et Mazenod, 2013.

Joël CORNETTE, Chronique du règne de Louis XIV. De la fin de la Fronde à l’aube des Lumières, SEDES, 1997.

Mathieu DA VINHA, Alexandre MARAL et Nicolas MILOVANOVIC (dir.), Louis XIV, l’image et le mythe, Presses universitaires de Rennes, 2014.

Bénédicte GADY et Nicolas MILOVANOVIC (dir.), Charles Le Brun (1619-1690), Musée du Louvre-Lens, LIENART éditions, 2016.

Gérard SABATIER, Versailles ou la figure du roi, Albin Michel, 1999.

Gérard SABATIER, Versailles ou la disgrâce d’Apollon, Presses universitaires de Rennes, 2017.

Jean HUBAC, « La guerre de dévolution », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 09/08/2022. URL : histoire-image.org/etudes/guerre-devolution

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