Hommage à Delacroix

Hommage à Delacroix

Lieu de conservation : musée d’Orsay (Paris)
site web

Date de création : 1864

H. : 160 cm

L. : 250 cm

Huile sur toile. Personnages representés : Henri Fantin-Latour, James Whistler, Edouard Manet, Charles Baudelaire

© RMN - Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

Lien vers l'image

RF 1664 - 96-019040

L’Hommage à Delacroix, manifeste de Fantin-Latour

Date de publication : Octobre 2016

Auteur : Saskia HANSELAAR

Cette toile est composée peu de temps après la mort de Delacroix, en hommage au peintre disparu en 1863. Érigé en chantre de la modernité dès les années 1830, en opposition à Jean Auguste Dominique Ingres, dans la bataille des Classiques et des Romantiques, il est considéré par toute une génération d’artistes, dont Théodore Chassériau, par exemple, comme l’un des champions du renouveau de l’art.

Charles Baudelaire lui voue une admiration sans bornes, et collectionne ses lithographies dès les années 1840. Dès 1845, il salue les prouesses artistiques de Delacroix dans ses toutes premières critiques de Salons. Pour le Salon de 1846, Baudelaire décrète que celui-ci est désormais le chef de l’école moderne, faisant perdurer l’opposition avec Ingres. A l’annonce de la mort du Romantique, Baudelaire est dévasté. Avec d’autres personnalités tels qu’Édouard Manet et Henri Fantin-Latour, il se rend à l’enterrement du peintre le 17 août 1863.

Mortifiés par les réactions tièdes manifestées lors de la mise en terre de celui qui a pourtant participé à l’embellissement des édifices nationaux et dont l’un des derniers chefs-d’œuvre a été exécuté pour l’Église Saint-Sulpice à Paris (Chapelle des Saints-Anges), les trois hommes sont choqués par le discours distant du sculpteur François Jouffroy, représentant de l’Académie, et par le peu d’échos dans la presse. Seuls Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor et Arsène Houssaye consacrent un article à la mort du grand peintre. Face à cet oubli, bafouant le génie de Delacroix, Baudelaire et Fantin-Latour songent unanimement à un tableau-hommage pour celui qu’ils considèrent comme le « peintre le plus original des temps anciens et des temps modernes ».

Ce tableau de grandes dimensions comprend de nombreux personnages, tous réunis autour de la figure peinte d’Eugène Delacroix, réalisée d’après une photographie de Victor Laisné en 1852.

La toile se trouve au centre de la composition et est ainsi l’objet de tous les regards, non pas des hommes représentés mais bien des spectateurs. Au contraire, les regards des figures masculines interpellent de manière insistante le public afin que celui-ci se focalise sur l’objet de leur réunion, qui trône au-dessus d’eux et démontre ainsi la puissance du génie artistique.

Ces défenseurs de Delacroix sont, en partant d’en bas à gauche, Edmond Duranty l’écrivain et critique, Fantin-Latour lui-même en chemise blanche et la palette à la main, le peintre américain James Whistler, le critique et théoricien Jules Husson dit Champfleury, Charles Baudelaire, les peintres Louis Cordier, Alphonse Legros, Édouard Manet, debout juste à côté du portrait du maître, Félix Bracquemond et Albert de Balleroy.

La composition très resserrée, donnant l’impression que l’espace est sans profondeur, est rythmée par les positions assises et debout des différents acteurs du tableau. Cette forme de réunion d’artistes est directement inspirée de l’art du XVIIe siècle. Fantin-Latour voit sans doute la copie réalisée par Louis Dubois du Banquet des officiers du corps des archers de Saint-Adrien à Haarlem de Frans Hals (1862, musée de Haarlem) ainsi que Le prévôt des marchands et les échevins de la ville de Paris de Philippe de Champaigne (1647- 1648, Paris, musée du Louvre). Dans ce dernier, la place du crucifix est centrale tout comme l’est le portrait de Delacroix, assimilant ce dernier à une figure tutélaire. Le bouquet allège les couleurs de la composition et fait référence aux fleurs disposées sur les autels.

Cette disposition est définitivement innovante et atteste du désir de modernité de Fantin-Latour, qui abandonne l’idée de l’allégorie pour son projet, comme dans le portrait de Cherubini par Ingres, par exemple, ou le concept plus classique de la présence de Delacroix dans un parterre d’artistes illustres comme l’avait imaginé Baudelaire. Il inclut finalement uniquement ses contemporains, démontrant l’importance de la reconnaissance qu’il faut apporter au maître par la rupture formelle de l’hommage.

Les hommes représentés dans ce tableau font manifeste et incarnent un renouveau artistique. S’appuyant sur l’impression de rejet et donc de cohésion ressentie lors du Salon des Refusés en 1863, Fantin-Latour, de même que Legros, Manet, Whistler, Balleroy et Bracquemond, ont senti l’émergence d’une nouvelle école, à laquelle ils pensent appartenir. Ce sentiment s’efface rapidement pour Fantin-Latour. Bien que les membres présents dans l’œuvre aient changé par rapport aux premières pensées de Fantin-Latour et de Whistler (celui-ci avait proposé l’inclusion de l’Anglais Dante Gabriel Rossetti), certains sont présents, quasiment par dépit ou faute de mieux, à l’instar de Balleroy, dont l’œuvre est peu apprécié de Fantin-Latour. Legros fait partie du groupe plus pour son lien d’amitié avec Fantin-Latour, Champfleury et Manet que par reconnaissance artistique.

Exposé au Salon de 1864, l’œuvre fait polémique car elle est perçue par les critiques comme le manifeste du réalisme. Bien que Gustave Courbet n’en fasse pas partie, on identifie clairement Champfleury comme « le père du réalisme », de même que Manet. Le groupe est jugé bien présomptueux de se réclamer de Delacroix, alors que la plupart de ses membres sont encore jeunes et très peu connus du public et des critiques eux-mêmes. En outre, on ne comprend pas cet hommage, qui n’en a que le nom et qui ne glorifie en rien l’artiste mort au profit, semble-t-il, de ceux représentés, qui tournent tous le dos à celui qu’ils sont censés adulés.

Face à l’ampleur de la polémique et à l’incompréhension de la presse, plus particulièrement de Rousseau du Figaro, Fantin-Latour décide de répondre dans le même journal. Dans sa lettre, il y présente chaque membre du groupe et rétablit la vocation de son œuvre, se réclamant de Courbet et du réalisme dans le but astucieux de reprendre à son compte et pour le groupe une affiliation artistique. Bien que cette déclaration ne satisfasse pas l’ensemble de la critique, elle pose cependant les bases d’un renouveau et permet à Fantin-Latour de prendre une place sur la scène artistique par son Hommage à Delacroix.

BAUDELAIRE Charles, Curiosités esthétiques, Paris, FB Éditions, 2014 (éd. orig. 1868).

DRUICK Douglas, HOOG Michel (dir.), Fantin-Latour, cat. exp. (Paris, Ottawa, San Francisco, 1982-1983), Paris, Réunion des musées nationaux, 1982.

LERIBAULT Christophe (dir.), Fantin-Latour, Manet, Baudelaire : l’Hommage à Delacroix, cat. exp. (Paris, 2011-2012), Paris, Louvre Éditions / Le Passage Paris – New York, 2011.

Classicisme : Au XVIIe siècle, courant de pensée qui fait de l’Antiquité le modèle de toute forme artistique (littérature, musique, architecture et arts plastiques). Il coexiste avec le baroque, auquel il oppose une certaine forme de rigueur et de pondération. En France, il trouve sa meilleure expression sous le règne de Louis XIV, au travers des différentes académies.

Salon : Au XVIIIe siècle les expositions des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture se tenaient dans le Salon carré du Louvre. Le terme « Salon » désigne par la suite toutes les expositions régulières organisées par l’Académie.

Saskia HANSELAAR, « L’Hommage à Delacroix, manifeste de Fantin-Latour », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 07/12/2022. URL : histoire-image.org/etudes/hommage-delacroix-manifeste-fantin-latour

Ajouter un commentaire

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain ou non afin d'éviter les soumissions de pourriel (spam) automatisées.

Mentions d’information prioritaires RGPD

Vos données sont sont destinées à la RmnGP, qui en est le responsable de traitement. Elles sont recueillies pour traiter votre demande. Les données obligatoires vous sont signalées sur le formulaire par astérisque. L’accès aux données est strictement limité aux collaborateurs de la RmnGP en charge du traitement de votre demande. Conformément au Règlement européen n°2016/679/UE du 27 avril 2016 sur la protection des données personnelles et à la loi « informatique et libertés » du 6 janvier 1978 modifiée, vous bénéficiez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, de portabilité et de limitation du traitement des donnés vous concernant ainsi que du droit de communiquer des directives sur le sort de vos données après votre mort. Vous avez également la possibilité de vous opposer au traitement des données vous concernant. Vous pouvez, exercer vos droits en contactant notre Délégué à la protection des données (DPO) au moyen de notre formulaire en ligne ( https://www.grandpalais.fr/fr/form/rgpd) ou par e-mail à l’adresse suivante : dpo@rmngp.fr. Pour en savoir plus, nous vous invitons à consulter notre politique de protection des données disponible ici en copiant et en collant ce lien : https://www.grandpalais.fr/fr/politique-de-protection-des-donnees-caractere-personnel

Partager sur

Albums liés

Découvrez nos études

Isaac Pereire - Leon Bonnat

Isaac Pereire, créateur de la banque moderne

Un des créateurs de la banque moderne

Homme d’affaires parmi les plus actifs du Second Empire, Isaac Péreire s’associa toute sa vie à son frère…

Isaac Pereire, créateur de la banque moderne
Isaac Pereire, créateur de la banque moderne

Robespierre

Devenu célèbre dès les débuts de la Révolution pour son caractère intransigeant autant que pour la puissance et la méticulosité de ses discours,…

Robespierre
Robespierre

Pierre-Joseph Proudhon

L’hommage de Courbet à son ami disparu

Le philosophe et théoricien du socialisme Pierre-Joseph Proudhon vient de mourir quand Gustave Courbet,…

Une grande actrice sous le Second Empire

Une reine de la « fête impériale »

Resté dans la mémoire collective comme une époque de plaisirs (la « fête impériale »), le Second Empire est en…

Jean-Jacques Rousseau

Ermenonville, le calme après la tempête

Fin mai 1778, à l’invitation du marquis de Girardin, Rousseau et son épouse Thérèse quittent leur modeste…

Jean-Jacques Rousseau
Jean-Jacques Rousseau
Jean-Jacques Rousseau
La Princesse Palatine - D'après Hyacinthe Rigaud

Hyacinthe Rigaud et le portrait courtisan

La belle-sœur de Louis XIV

Depuis qu’il a pignon sur rue à Paris, le peintre Hyacinthe Rigaud (1659-1743) jouit d’une notoriété exceptionnelle.…

Marquis de La Fayette - Court

Le général La Fayette

Le général La Fayette au service de la liberté

Peintre d’histoire reconnu et portraitiste talentueux, Joseph-Désiré Court a mis son art au service…

Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine

Homme de lettres, homme politique

Alphonse de Lamartine, issu d’une famille de petite noblesse du Mâconnais, avait connu une célébrité immédiate…

Critique d'art et engagement

Un nouveau système

Le critique d’art est un acteur culturel aujourd’hui bien connu. Si Diderot peut être considéré comme le premier critique d’art…

Portraits d'Alexandre Dumas

Une prolixité de légende

Monstre sacré de la littérature, Alexandre Dumas est probablement, avec Victor Hugo, l’écrivain le plus populaire du XIXe…

Portraits d'Alexandre Dumas
Portraits d'Alexandre Dumas
Portraits d'Alexandre Dumas