Vue du parc Montsouris vers le kiosque à musique.

Vue du parc Montsouris vers le kiosque à musique.

Le Chalet du cycle au bois de Boulogne.

Le Chalet du cycle au bois de Boulogne.

Une soirée au Pré Catelan.

Une soirée au Pré Catelan.

Vue du parc Montsouris vers le kiosque à musique.

Vue du parc Montsouris vers le kiosque à musique.

Date représentée :

H. : 186

L. : 153

Huile sur toile

© Photothèque des Musées de la Ville de Paris - Cliché Toumazet

http://parismuseescollections.paris.fr/fr

85 CAR 1986

Parcs et jardins parisiens

Date de publication : Avril 2006

Auteur : Jean-Claude YON

La « végétalisation » de la ville

Les grands travaux menés à Paris par le baron Haussmann, préfet de la Seine de 1853 à 1870, ont modelé un nouveau paysage urbain dans lequel l’arbre joue un rôle essentiel : aux plantations d’arbres le long des avenues et des rues s’ajoutent en effet la création d’une vingtaine de squares et l’aménagement de deux bois et de plusieurs parcs. Ces nouveaux espaces sont conçus comme des lieux de promenade et de détente, et les Parisiens les adoptent sans tarder. À l’imitation de Hyde Park, que le futur Napoléon III a fréquenté quand il vivait en exil à Londres, le bois de Boulogne, d’une superficie de 845 hectares, est doté d’un lac – ou plutôt de deux, la topographie obligeant à creuser deux lacs à des niveaux différents. Sous la houlette de l’ingénieur Alphand et de l’horticulteur Barillet-Deschamps, le bois est aménagé « à l’anglaise ». Des rochers sont amenés de Fontainebleau pour construire la grande cascade, et l’eau est présente en abondance. Une vingtaine de chalets, des kiosques, des cafés et des restaurants sont construits. Le Jardin d’acclimatation est achevé en 1860. L’hippodrome de Longchamp est inauguré dès 1857. Un an plus tôt a été ouvert le Pré-Catelan – quarante hectares concédés à un entrepreneur privé qui y installa diverses attractions dont une laiterie et un théâtre de plein air. Ce jardin de plaisir est racheté par la Ville dès 1861. Paris intra-muros s’enrichit de deux grands parcs créés de toutes pièces : le parc des Buttes-Chaumont, ouvert en 1868, et le parc Montsouris, aménagé de 1868 à 1878. Ce dernier occupe un terrain trapézoïdal de quinze hectares, que coupent le chemin de fer de ceinture et la ligne de Sceaux. Il abrite une vaste pièce d’eau alimentée par l’aqueduc que Marie de Médicis avait fait construire au XVIIe siècle et doit servir de lieu de promenade aux habitants des quartiers environnants, alors assez isolés et mal équipés.

Loisirs variés et promenade de l’élite

Tant Jean Béraud et Henri Gervex que leur confrère moins connu Ludovic Vallée se font, dans ces trois tableaux, les chroniqueurs fidèles de la vie parisienne à la Belle Époque. Le choix du parc Montsouris conduit Vallée à représenter des promeneurs bourgeois, alors que les personnages qui apparaissent dans le tableau de Béraud, et plus encore dans celui de Gervex, appartiennent à l’élite sociale. Le cadrage en légère contre-plongée adopté par Vallée rend sensible un des traits caractéristiques des parcs aménagés par Alphand, à savoir la création d’un relief accidenté qui offre une variété de points de vue et se veut une imitation de la nature. Les marches et leurs rampes recouvertes d’un crépi de ciment symbolisent cette artificialité naïvement masquée. Vallée choisit de représenter la foule des promeneurs qui se pressent autour du kiosque à musique, élément essentiel de la sociabilité des jardins et des squares depuis que le premier kiosque construit en France a été édifié en 1852 à Metz. Dans les kiosques se produisent les orphéons, terme qui désigne à la fois les chorales et les fanfares. Les jardins sont ainsi des lieux de diffusion d’une culture musicale. L’architecture du « chalet du cycle » peint par Béraud ne diffère guère de celle des kiosques ; on y retrouve ce caractère pseudo-rustique que vient démentir le réverbère dressé à côté du chalet. Les deux bâtiments se caractérisent par leurs larges ouvertures, comme s’ils s’effaçaient devant les joies du plein air et ne constituaient qu’un cadre de scène volontairement discret. Le tableau de Béraud a pour thème la bicyclette. Si la pratique de ce qu’on nomma d’abord le « vélocipède » est très répandue (il y a 2,7 millions de bicyclettes immatriculées en France en 1910), c’est à l’utilisation mondaine de ce loisir que Béraud consacre son tableau. Situé près du pont de Suresnes, le « chalet du cycle » est à la Belle Époque le rendez-vous du Tout-Paris. Les élégantes viennent y exhiber leur garde-robe sportive, en l’occurrence les culottes bouffantes qui permettent – grande innovation ! – de montrer ses mollets. L’adoption du canotier masculin est une autre conquête rendue possible par la pratique de la bicyclette.

Gervex pour sa part témoigne ici de la façon dont la haute société s’est accaparée certaines parties du bois de Boulogne pour en faire le cadre de rites mondains réservés aux happy few. Se montrer au « Bois » à certaines heures est ainsi une obligation pour tenir son rang. Fréquenter le Pré-Catelan, le restaurant très sélect construit en 1905 dans un style néoclassique sur le site de l’ancien jardin de plaisir, est tout aussi valorisant. L’établissement appartient au restaurateur Mourrier, qui a déjà commandé à Gervex une vue du Pavillon d’Armenonville (un autre de ses restaurants), le soir du Grand Prix de Longchamp. De même, les salons d’essayage de la célèbre maison de couture Paquin et le Cercle de l’île de Puteaux, un club de tennis très fermé, ont servi de sujet à Gervex. Une soirée au Pré-Catelan s’inscrit dans la lignée de ces tableaux et prolonge en quelque sorte cette exploration des lieux de sociabilité du beau monde. Les dîneurs attablés que laissent voir les baies du restaurant ne sont du reste pas des inconnus ; on reconnaît le directeur de journal Arthur Meyer, la demi-mondaine Liane de Pougy, l’aéronaute Santos-Dumont et le marquis de Dion, ardent promoteur de l’automobile. Au premier plan, dans le jardin, Mme Gervex discute avec la richissime héritière Anna Gould et son second mari le prince de Talleyrand-Périgord. Malicieusement, Gervex présente de dos Anna Gould dont on disait par plaisanterie qu’elle n’était jolie que « vue de dot »...

Les différents usages de la nature

S’il existe un écart social entre les promeneurs peints par Vallée et les cyclistes peints par Béraud, ces derniers sont toutefois loin d’appartenir au cercle restreint des privilégiés que Gervex, lui-même très introduit dans la haute société, met en scène dans cette composition aux dimensions monumentales. On voit ainsi se dessiner des usages très contrastés de la nature au sein de la grande ville. Elle peut être un substitut de la campagne, et telle est la façon dont l’envisagent les habitués du parc Montsouris, qui se donnent l’illusion du « grand air » tout en restant à proximité de chez eux. Les cyclistes du bois de Boulogne, quant à eux, voient dans la nature avant tout un lieu de pratique sportive, c’est-à-dire de réconciliation avec son corps. Certes, la volonté d’être « à la mode » est sans doute leur motivation première, mais, comme on l’a vu à propos du costume féminin, le sport est plus qu’un passe-temps anodin : il libère de bien des contraintes, et la nature se transforme alors en espace de liberté. Enfin, le Pré-Catelan témoigne d’une domestication totale de la nature ; comme les arbres le long des boulevards, le jardin dans lequel se situe le restaurant n’a qu’une fonction purement décorative. La nature n’est plus ici qu’un décor lointain et presque artificiel : le restaurant est un véritable bâtiment, et, la scène se déroulant de nuit, le jardin doit être éclairé par des ampoules électriques pour qu’on puisse s’y promener. Loin des loisirs paisibles du parc Montsouris et du « chalet du cycle », le Pré-Catelan tel que le peint Gervex (et tel que Proust le décrira) n’a donc que peu de liens avec le projet de « ville végétale » voulu par Napoléon III et par Haussmann.

Hervé MANEGLIER, Paris impérial. La vie quotidienne sous le Second Empire, Paris, Armand Colin, 1990.Pierre PINON, Atlas du Paris haussmannien. La ville en héritage du Second Empire à nos jours, Paris, Éditions Parigramme, 2002.Henri Gervex (1852-1929), catalogue de l’exposition du musée Carnavalet, 1er février-2 mai 1993, Paris, Paris-Musée, 1992.

Jean-Claude YON, « Parcs et jardins parisiens », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 26/09/2022. URL : histoire-image.org/etudes/parcs-jardins-parisiens

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