Pierre-Joseph Proudhon et ses enfants en 1853

Pierre-Joseph Proudhon et ses enfants en 1853

Auteur : COURBET Gustave

Lieu de conservation : musée du Petit Palais (Paris)

Date de création : 1865

Date représentée : 1853

H. : 186.5 cm

L. : 236 cm

huile sur toile. Proudhon avec ses filles Catherine (1850-1947) et Marcelle (décédée en 1854) dans le jardin de sa maison rue d'Enfer à Paris.

© CC0 Paris Musées / Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais

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Pierre-Joseph Proudhon

Date de publication : Octobre 2021

Auteur : Lucie NICCOLI

L’hommage de Courbet à son ami disparu

Le philosophe et théoricien du socialisme Pierre-Joseph Proudhon vient de mourir quand Gustave Courbet, chef de file du courant réaliste en peinture, présente au Salon de 1865 ce portrait familial posthume de son ami de longue date. Les deux hommes, tous deux originaires de Franche-Comté, partagent la même défiance à l’égard du régime impérial et un même engagement en faveur du peuple. Ils se rencontrent à Paris en 1847 et entretiennent dès lors d’intenses échanges intellectuels et artistiques : Proudhon figure dès 1855 dans la grande toile de Courbet, L’Atelier du peintre, présentée dans le « pavillon du réalisme », en marge de l’Exposition universelle (1) ; quant à Proudhon, il rend hommage au peintre dans son dernier ouvrage, posthume et inachevé, Du principe de l’art et de sa destination sociale (1865).

La date indiquée dans le titre et gravée sur la marche supérieure, 1853, correspond à une période très difficile pour Proudhon : libéré en juin 1852 de la prison Sainte-Pélagie (2), où il a purgé une peine de trois ans pour l’un de ses pamphlets, publié dans le journal Le Peuple (3), les deux textes qu’il publie en 1853, La Philosophie du progrès et le Manuel du spéculateur à la Bourse, sont saisis et il craint de sombrer dans la misère.

Un portrait mis en scène

Dans une petite cour à l’entrée d’une maison, probablement celle de Proudhon, rue d’Enfer, à Paris, l’homme, vêtu avec simplicité et portant une blouse, est assis sur les marches, légèrement voûté, l’air songeur, parmi des livres et des papiers. A ses côtés se trouvent ses filles : la plus jeune, Marcelle, joue avec une dinette, tandis que l’ainée, Catherine, déchiffre un alphabet.

Sur un fauteuil d'osier sont posés des linges et une corbeille à ouvrage. Une photographie de la première version du tableau ainsi que la correspondance de Courbet révèlent que sur le fauteuil était initialement assise l’épouse de Proudhon, Euphrasie, finalement effacée : la version actuelle avec une corbeille a en fait été exposée en 1867, lors de l’Exposition universelle.

Au premier plan, Proudhon occupe toute la moitié gauche du tableau, tandis que ses filles et le fauteuil à l’arrière-plan sont circonscrits dans la moitié droite. Les silhouettes des différents personnages semblent se détacher sur le fond, comme si elles avaient été traitées séparément les unes des autres. Cette impression et le repentir (4) (au niveau du fauteuil) indiquent qu’il ne s’agit pas d’un portrait de famille d’après modèle, mais d’une composition faite sans doute d’après des photographies et d’après le masque mortuaire de Proudhon, qui n’avait jamais accepté de poser pour son ami.

Un portrait emblématique

En supprimant le portrait de son épouse, en reléguant ses filles dans la moitié droite du tableau, Courbet a en fait recentré sa composition sur Proudhon, le véritable sujet du tableau et le « père » du socialisme.

Il le représente dans l’attitude de l’intellectuel et penseur, entouré de ses ouvrages en cours d’écriture, comme l’atteste l’encrier derrière lui, sa mise modeste et sa blouse aux manches retroussées rappelant qu’il est lui-même issu de la classe ouvrière dont il défend la cause. La présence de ses filles, l’une jouant, l’autre étudiant, témoigne de son attachement aux valeurs de la famille et de la pédagogie. Sa mine soucieuse et le contexte de l’année 1853, évoqué dans le titre, invitent à voir l’homme comme un défenseur du peuple persécuté pour son œuvre et mort prématurément, à cinquante-six ans seulement, de maladie mais aussi d’épuisement. Sa méditation silencieuse et son intense présence lui donnent l’envergure d’un visionnaire : c’est le « pilote du XIXe siècle », comme il le nommait, que Courbet a voulu représenter.

Petra TEN-DOESSCHATE CHU (texte établi et présenté par), Correspondance de Courbet, Flammarion, Paris, 1996.

Anne-Sophie CHAMBOST, Proudhon. L’enfant terrible du socialisme, Armand Colin, Paris, 2009.

Noël BARBE et Hervé TOUBOUL, Courbet / Proudhon. L’art et le peuple, catalogue de l’exposition de 2010 à la Saline d’Arc-et-Senans, éditions du Sekoya, Besançon, 2010.

1 - Exposition universelle de 1855 : c'est la première Exposition universelle en France et la seconde après celle de Londres de 1851.

2 - La prison de Sainte-Pélagie était située dans le Vearrondissement de Paris, dans le quartier Mouffetard. D'abord Fondation des filles repenties, ce fut un couvent qui deveint une maison de détention et de refuge pour les prostituées. A la Révolution, elle sera la prison des prisonniers politiques et prisonniers pour dettes. En 1898-1899, elle est devenue insalubre et est détruite.

3 - "Le Peuple" : journal "de la république démocratique et sociale" dont le rédacteur est Proudhon.

4 - Repentir : en peinture, ce terme désigne une modification significative de la main de l'artiste de son oeuvre. In ne s'agit pas d'une simple retouche mais d'un travail délibéré du peintre.

Réalisme : Courant artistique du XIXe siècle qui privilégie une représentation non idéalisée de sujets inspirés du monde réel. Le peintre Gustave Courbet en est la figure de proue, et son tableau 'Un enterrement à Ornans', exposé en 1855, le premier manifeste.

Lucie NICCOLI, « Pierre-Joseph Proudhon », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 03/10/2022. URL : histoire-image.org/etudes/pierre-joseph-proudhon

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