La femme exotique-objet | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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  • Jeune mère avec son enfant
    Evénement : Exposition ethnographique de Fuégiens 1881. Femme Fuégienne (Argentine, province de Tierra del Fuego).

    PETIT Pierre Lanith (1831 - 1909)

  • Collection anthropologique du Prince Roland Bonaparte. Hottentots. N°23
    Portfolio

    BONAPARTE Roland (1858 - 1924)

  • Paï-pi-bri- Groupes [Portrait de deux femmes]
    Paï-Pi-Bri- (Jardin d'acclimatation). Paï-pi-bri- Groupes. [Portrait de deux femmes debout de face]. Evénement : Exhibition ethnographique de Paï Pi Bri 1893

    BONAPARTE Roland (1858 - 1924)

La femme exotique-objet

Date de publication : juin 2020

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Contexte historique

À la découverte des sociétés primitives

Au sein des vastes collections de clichés ethnographiques réalisés en Europe dans le dernier tiers du XIXe siècle, les femmes non européennes se détachent par leur nombre et une mise en scène où l’œil masculin redouble la domination européenne.

Pierre Petit (1831-1909), photographe prolifique qui a commencé par une série de personnages célèbres et été choisi pour fixer sur pellicule l’Exposition universelle de 1867, était également missionné par la Société de géographie. Il a saisi une « jeune mère » en 1881 lors de l’une de ses premières sessions au Jardin d’Acclimatation, qui accueillit à partir de 1877 une vingtaine d’expositions d’êtres humains.

Le prince Roland Bonaparte (1858-1924) a tenté d’établir une nomenclature complète des peuples de la Terre sur planches photographiques – que ce soit lors de voyages (Laponie en 1884), ou à Paris – ici, en 1888, lors de l’exhibition très attendue des Hottentots. Le public, curieux et voyeur, afflue en masse à chaque nouveauté. Le commerce du cliché souvenir prend son essor : une femme européenne peut ainsi s’offrir en 1893 un vrai-faux voyage chez les mystérieux « Paï-Pi-Bri ».

De la Patagonie à la Côte d’Ivoire en passant par l’Afrique australe, les continents sont désormais conquis par les militaires et inventoriés par les scientifiques, les photographies et les films ont rendu le lointain proche : les exhibitions permettent de toucher du doigt l’Autre exotique symbolisé par la femme sauvage.

Analyse des images

Sauvages et étranges

Photographiés par Pierre Petit, une mère fuégienne et sa fille âgée de deux ans ont vu leur portrait largement commercialisé sous forme de carte. Le cadre blanc porte la mention de l’organisateur de l’exhibition et de sa localisation dans le bois de Boulogne. Le profil non européen de la femme d’âge indéterminé relève de l’exploration anthropologique. Si ses cheveux sont coupés approximativement et non soignés, elle porte un collier et un bracelet de perles de bois à plusieurs rangées ; son corps est recouvert par une peau de bête qui lui tient lieu de voile pudique plus que de vêtement. Le jeune enfant est lui totalement nu et il fixe l’opérateur de prise de vues (et donc le visiteur) d’un regard interrogateur.

Le géographe Bonaparte a lui aussi multiplié les poses et les a rassemblés dans des albums consultables pour l’étude scientifique des populations ignorant l’âge industriel. Le portrait de la jeune Hottentote s’inscrit à la fois dans cette série et dans celle, datant de 1815 au moins, des « Vénus » noires. Les détails ornementaux s’effacent devant la nudité totale et frontale de la jeune femme. Comme absente à elle-même, elle offre aux regards curieux ou concupiscents la plénitude d’un corps remarquable par l’accumulation de graisse sur les hanches et le fessier, formant une cambrure impressionnante qui n’est pas sans rappeler les sculptures callipyges de la Préhistoire. 

Un troisième type de photographe professionnel semble avoir eu l’autorisation de travailler au Jardin d’Acclimatation. La scène fixée en 1893, à l’occasion de l’exhibition de tribus ivoiriennes, rejette toute reconstitution d’un cadre naturel reconstitué. En plein air, sans doute sur l’une des pelouses du jardin, on a dressé un fond de toile neutre devant lequel posent deux femmes que tout oppose. À gauche, une Africaine pieds nus, cheveux crépus dépassant d’un foulard coloré, porte quelques bijoux et voit son corps disparaître sous les accumulations de tissus artisanaux. À droite, une quintessence de Parisienne fixe avec une belle assurance l’objectif. Sa robe qui suit les contours marqués de son corset et son chapeau à la dernière mode en font une incarnation de la civilisation urbaine. Ses gants blancs, sa cravache et sa main sur l’épaule de l’Ivoirienne signalent son appartenance aux couches supérieures de la population. Sa peau blanche, ses cheveux fins et ses lèvres minces accusent le contraste total avec le type africain de l’Ouest.

Interprétation

Un racisme sexiste assumé

Tout au long du XIXe siècle, la science et l’industrie du spectacle naissante s’associent dans la promotion d’un racisme fondé sur des observations morphologiques et sur l’enquête ethnographique. Le recto de la carte de 1881 indique que la fillette photographiée est morte, ce que confirment les sources : son décès de cause inconnue date du 30 septembre 1881. Il est malaisé de l’attribuer aux conditions du voyage et d’habitat, d’autant que la Terre de Feu ne jouit pas d’un climat très hospitalier. Mais le dépaysement décidé contre toute éthique scientifique et l’enfermement similaire à celui imposé aux animaux de la ménagerie ont sans doute contribué à déséquilibrer le mode de vie de ces Indiens et frappé la plus fragile du groupe. Nul ne s’est inquiété alors de la réaction de sa mère, les cartes ont continué à être vendues. Or nombreux sont les « sauvages » qui ont connu des troubles psycho-sociaux, avec des addictions et des tentatives de suicide.

C’est le cas de Saartjie Baartman, dite la Vénus hottentote (1788/9-1815), qui a été un célèbre objet de foire dans l’Europe libérée de Napoléon, à Londres d’abord, puis à Paris. Elle a excité les hommes qui payaient pour toucher son fameux postérieur et observer son hypertrophie des petites lèvres. Ces particularités ethniques, qui avaient décidé le docteur Alexander Dunlop à l’exporter en Europe, ont été décrites par Georges Cuvier post-mortem. Alors que les Parisiens doivent se contenter depuis 1815 de son squelette et du moulage en plâtre réalisé par l’éminent anatomiste, ils voient arriver en 1888 d’autres spécimens, bien vivants. Il est évident que les femmes de ce peuple d’Afrique australe en voie de disparition ont été sélectionnées pour leur stéatopygie (hypertrophie des hanches et des fesses), voire pour leur macronymphie. Ainsi est réactivée la sexualisation empreinte de bestialité sensuelle assignée à la femme noire dans l’art occidental depuis le Moyen Âge.

Si le public masculin de Paris n’a cette fois pas eu l’autorisation de tâter cette chair spectaculaire, Bonaparte s’est empressé de les photographier sous toutes les coutures afin de perpétuer la comparaison avec les Européennes, au détriment de ces femmes primitives cela va de soi. Le troisième cliché prend donc tout son sens. Il ne s’agit pas seulement de s’amuser de la preuve visuelle d’une antithèse totale entre âge premier de l’évolution et modernité triomphante. Les rôles sont nettement distribués entre dominants et dominés : la Parisienne est venue en maîtresse des lieux pour obtenir le cliché attestant sa supériorité, l’Africaine déracinée subit manifestement le dispositif dont elle saisit l’enjeu mais contre lequel elle ne peut se révolter.

Bibliographie

Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Sandrine Lemaire (dir.), Zoos humains et exhibitions coloniales : 150 ans d’inventions de l’Autre, Paris, La Découverte, 2011.

Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Nanette Jacomijn Snoep (dir.), Exhibitions : L'invention du sauvage, Paris, Actes Sud, Musée du Quai Branly, 2011.

François-Xavier Fauvelle, A la recherche du sauvage idéal, Paris, Seuil, 2017.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « La femme exotique-objet », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 18 septembre 2020. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/femme-exotique-objet
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