Merci à notre cher Staline pour notre enfance heureuse !

Merci à notre cher Staline pour notre enfance heureuse !

Auteur : VATOLINA Nina

Lieu de conservation : Russian State Library (Moscou)
site web

Date de création : 1950

lithographie

© FineArtImages / Leemage

5339793

L’apogée du culte de Staline

Date de publication : Avril 2019

Auteur : Alexandre SUMPF

Le dernier des révolutionnaires de 1917

En 1950, Nina Nikolaevna Vatolina (1915-2002) dessine une nouvelle version d’un sujet devenu récurrent en 1936, Staline remercié par des enfants « pour leur enfance heureuse ». Ce slogan, figurant sur une banderole lors d’une parade sur la place Rouge en juillet 1936, a été réutilisé par la Pravda pour commenter la photographie de Staline portant dans ses bras la petite Engelsina Markizova et tenant un bouquet de fleurs. Vatolina a déjà réalisé deux affiches en 1938 et en 1939, avant-guerre, alors que des centaines étaient alors produites, déclinées en banderoles, timbres, etc. Sa signature est l’une des plus connues, son style coloré, avec des personnages typiques en gros plan, parmi les plus reconnaissables.

À 72 ans, Joseph Vissarionovitch Djougachvili, dit Staline, semble immortel. Il a survécu aux geôles tsaristes, à la révolution et à la guerre civile, mené l’URSS sur la voie de l’industrialisation et de la victoire sur le nazisme en 1945. Depuis la disparition du Guide de la révolution, Lénine, le 21 janvier 1924, il a manœuvré pour écarter son rival Léon Trotski, l’exiler (1929) et le faire assassiner (1940). Il a mené la Grande Terreur, ou Grandes Purges, en 1937-1938, et fait juger aux procès de Moscou (1936-1938) les principaux dirigeants historiques du parti unique, tels Zinoviev, Kamenev et Boukharine.

La génération stalinienne

Parmi les nombreuses variations sur ce thème, l’affiche de 1950 fait le choix de la verticalité et d’une lecture ascendante, de gauche à droite.

Le slogan bien connu apparaît en rouge, en haut à gauche, comme le titre d’un ouvrage. Il insiste sur le mot « MERCI », alors que d’autres affiches mettent plutôt en avant le nom de Staline.

Les couleurs simples, apaisantes – blanc, noir, gris, orangé – des costumes et du décor anonyme permettent de faire ressortir le foulard de pionnier rouge du garçon, les nœuds roses dans les cheveux de la petite fille, le col de général de Staline et les roses rouges contre sa poitrine ; ces dernières, symbole universel d’amour, contrastent avec les œillets de même couleur qui ornent généralement les bustes des grandes figures communistes lors des cérémonies. Quant aux fleurs tenues par la fille, elles rappellent, s’il le fallait, qu’une petite Soviétique a eu la joie d’approcher pour de vrai le Guide.

La composition en triangle inversé renverse celle des Pietà de la Renaissance et reconfigure la notion de Trinité. Il n’y a qu’un seul père ici, vers lequel les regards des enfants incarnant la population soviétique convergent unanimement. Les regards et le sourire échangés illustrent le slogan, tout en dénotant une confiance totale.

Le culte de la personnalité

Le culte de Staline, dénoncé de façon cynique par Nikita Khrouchtchev lors d’une session secrète du XXe Congrès du Parti communiste de l’Union soviétique en octobre 1956, plonge ses racines dans le rapport du peuple au tsar, puis à Lénine. L’empereur autocrate était aussi le chef temporel de l’Église officielle orthodoxe, et la figure de Nicolas II a été promue lors de la Première Guerre mondiale. En 1917, une Kerenskimania fait rage en Russie, pendant le bref règne d’Alexandre Kerenski à la tête du gouvernement provisoire. À la mort de Lénine, embaumé et placé dans son mausolée, Staline se sert de l’image et de citations tronquées du Guide disparu pour opposer le léninisme à un supposé trotskisme.

Si le dirigeant suprême n’a jamais encouragé directement son culte, il le rend possible par un changement majeur de la vision historique : en 1927, il renonce à l’internationalisme pour plaider le « socialisme en un seul pays » ; à partir du milieu des années 1930, on réintègre à l’histoire nationale les figures de grands dirigeants comme Ivan le Terrible, Pierre le Grand et Catherine la Grande. Enfin, le désir de plaire au « Petit Père des peuples » parmi les responsables communistes font que ces derniers multiplient des demandes du type du baptême de la ville de Tsaritsyne en Stalingrad. Ils honorent ainsi celui qui se veut le père de la nation, d’une nouvelle religion d’État et d’un nouvel empire.

En visant les enfants, la propagande s’adresse à la première génération de Soviétiques n’ayant connu que Staline comme dirigeant, fondement explicite de l’Union soviétique communiste du futur. Ce lien direct délégitime la génération intermédiaire, implicitement jugée inaboutie dans la transformation du soi communiste. Il reconfigure aussi finement le vieux duo marxiste-léniniste du Guide et des masses, tout en jouant sur les problématiques ethniques cruciales pour cimenter l’empire autour du régime. Mais ce slogan devait apparaître bien cruel à une génération qui, au lieu des quelques années de paix relative entre 1933 et 1937, avait connu l’épreuve terrible de la Grande Guerre patriotique.

KHLEVNIUK Oleg, Staline, Paris, Belin, coll. « Contemporaines », 2017.

TUMARKIN Nina, Lenin Lives! The Lenin Cult in Soviet Russia, Cambridge, Harvard University Press, 1983.

WERTH Nicolas, La terreur et le désarroi : Staline et son système, Paris, Perrin, coll. « Tempus » (no 160), 2007.

Alexandre SUMPF, « L’apogée du culte de Staline », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 10/08/2022. URL : histoire-image.org/etudes/apogee-culte-staline

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