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L'Assemblée nationale est envahie !

L'Assemblée nationale est envahie !

Date de création : 1848

Date représentée : 15 mai 1848

H. : 27,4 cm

L. : 38 cm

Lithographes : Victor Adam (1801-1866) et Jules Arnoult  (1814-1868).

Éditeur : Goupil, Vibert & C°, New-York.

Lithographie coloriée.

Domaine : Estampes-Gravures

Bibliothèque Nationale de France - Domaine public © Gallica

Lien vers l'image

RESERVE QB-370 (113)-FT4

  • L'Assemblée nationale est envahie !

L’invasion de l’Assemblée constituante, 15 mai 1848

Date de publication : mai 2023

Auteur : Guillaume BOUREL

De la révolution de février au triomphe de la république modérée

Après la révolution de février 1848, le Gouvernement Provisoire instaure la république, le suffrage universel, le droit au travail et crée les Ateliers nationaux pour résoudre la question du chômage. Cependant, l’élection de l’assemblée constituante en avril donne une large majorité à des républicains modérés ou des orléanistes (1) ralliés à la République. L’assemblée conservatrice s’inquiète du nombre croissant de chômeurs dans les Ateliers nationaux et de l’agitation entretenue par les différents clubs socialistes, révolutionnaires, ou radicaux (2). Dans ce contexte de frustration du peuple parisien et de déception des radicaux et socialistes, tout devient prétexte à manifester son mécontentement. Le 15 mai, le Club des clubs appelle, avec le soutien de républicains révolutionnaires Auguste Blanqui (3) et Armand Barbès, à une manifestation en soutien aux insurgés polonais de Silésie réprimés par les troupes prussiennes. La révolution parisienne de 1848 s’insère en effet dans le Printemps des peuples qui secoue toute l’Europe et l’idée républicaine se veut fraternelle et universelle. La manifestation atteint la place de la Concorde et la garde nationale laisse les manifestants entrer dans l’assemblée. Cette journée a été largement illustrée, notamment par cette lithographie de Louis-Jules Arnout et Jean-Victor Adam qui fait partie d’un album des principaux évènements de la IIème République édité fin 1848. Ces peintres firent carrière de la monarchie de Juillet au Second Empire, dessinant des paysages, des scènes d’histoire ou des cérémonies officielles. Leurs lithographies de 1848 connaissent une large diffusion parce qu’elles correspondent aux aspirations d’un public bourgeois effrayé par les troubles des débuts de la République.

Une scène d’émeute

La perspective choisie dévoile le bâtiment provisoire construit dans la cour d’honneur du Palais Bourbon. C’est une immense salle toute en longueur, dont la configuration rappelle celle des états généraux de 1789, et pensée pour réunir les 900 constituants. Y furent aménagées des tribunes hautes pour que le peuple parisien puisse assister aux séances. Au premier plan, les membres des clubs prennent d’assaut le bureau de l’assemblée. Le mouvement des manifestants en blouses d’ouvriers et les drapeaux des clubs convergent vers la tribune comme pour signifier la prise du pouvoir par les émeutiers. En arrière-plan, la foule est dense dans les tribunes hautes où l’on distingue des baïonnettes et des mains levées. En contre-bas le tumulte ne permet plus de distinguer les députés noyés sous une marée humaine. Victor Hugo évoque également dans Choses vues « des flots d’hommes déguenillés ruisselant le long des piliers des tribunes ». L’image décrit plus précisément la fin de l’invasion de l’assemblée : Auguste Blanqui  est redescendu de la tribune où il a lu une pétition en faveur des Polonais et du droit au travail et Aloysius Huber (4), dans la plus grande confusion, du haut de la tribune, proclame la dissolution de l’assemblée. Plusieurs détails en soulignent la dimension insurrectionnelle : le drapeau tricolore au centre de la composition, les drapeaux du club des jacobins (5) et les bonnets phrygiens faisant écho à la Terreur. De même l’auteur a représenté des insurgés en armes à la tribune en contradiction avec tous les témoignages de l’époque.

La rue face à l’assemblée

L’image suggère une tentative de révolution. De fait, Barbès tente de prendre l’Hôtel de ville pour y former un gouvernement insurrectionnel avec Blanqui, Louis Blanc (6) et Raspail (7). Ils sont arrêtés avec 400 autres individus et l’opposition de gauche est décapitée. L’interprétation de cette journée est toutefois délicate : insurrection pour renverser l’assemblée ? Manifestation qui dérape ? Provocation ou complot pour discréditer l’opposition ? En effet, Aloysius Huber entretient des liens avec Armand Marrast, le maire de Paris hostile aux mesures en faveur des ouvriers, et avec des élus conservateurs de l’assemblée qui auraient ainsi trouvé l’occasion d’éliminer les leaders radicaux et socialistes. Quoi qu’il en soit, la lithographie rend compte d’un autre enjeu, celui de l’expression de la souveraineté nationale. D’un côté, les manifestations pour déposer des pétitions à l’assemblée se sont multipliées depuis février : elles expriment l’aspiration à une souveraineté exercice d’un peuple parisien qui s’estime en droit d’exercer une pression vigilante sur les élus qu’il a mandatés. A l’inverse, pour les républicains modérés, l’assemblée élue au suffrage universel est l’incarnation de la souveraineté nationale. Pour les auteurs de la lithographie, la rue n’est plus légitime et l’action des manifestants est un crime contre la souveraineté nationale. Le message est identique dans une estampe d’Ignace François Bonhommé de 1848. Le caricaturiste Cham en donne par contre une version satirique plus nuancée : dans le plus grand désordre, mais sans violence ni armes, des ouvriers en partie ivres jouent une farce d’écoliers.

Samuel Hayat, 1848 : quand la République était révolutionnaire : citoyenneté et représentation, Paris, Le Seuil 2014.

Maurizio Gribaudi et Michèle Riot-Sarcey, 1848, la révolution retrouvée, Paris, La Découverte, 2008.

Pierre Rosanvallon, La démocratie inachevée, Paris, Gallimard, 2000

1 - Républicains modérés ou orléanistes : anciens partisans de la monarchie de Juillet

2 -  Républicains radicaux : ou montagnards ou democ-socs, ils sont partisans d’une république démocratique et sociale (droit à l’assistance et au travail notamment).

3 - Auguste Blanqui (1805-1881) :  républicain révolutionnaire, aspirant à une égalité sociale réelle et dénonçant tout régime représentatif comme une usurpation du pouvoir par les plus riches.

4- Aloysius Hubert (1815-1865) : ouvrier alsacien lié à différentes conspirations contre la monarchie de Juillet. Il dirige en 1848 le Club des clubs de Paris. C’est toutefois une personnalité trouble qui aurait été pour certains un agent de la police.

5 - Club des jacobins : club créé en 1848 reprenant le nom du club dont Robespierre fut la figure de proue en 1793.

6 - Louis Blanc (1811-1882) : historien et homme politique français, il est considéré comme un des premiers penseurs socialistes en France. Il participe au Gouvernement provisoire de 1848 et préside la Commission pour les Travailleurs. Il s'exile au Royaume-Uni en juin 1848. Il revient en France en 1871.

9 - François Vincent Raspail (1794-1878) : médecin et chimiste, Raspail est aussi un républicain militant. En 1831, sous la Monarchie de Juillet, il participe à la Charbonnerie. Lors de la Révolution de 1848, il fonde L'Ami du Peuple. Il est banni en 1849 pour sa participation à la journée du 15 mai 1848. Il rentre en France en 1863..

Guillaume BOUREL, « L’invasion de l’Assemblée constituante, 15 mai 1848 », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 28/05/2024. URL : histoire-image.org/etudes/invasion-assemblee-constituante-15-mai-1848

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